« Vous allez penser que je suis un mauvais fils ! »« Je vous assure que j’ai toujours fait tout ce que j’ai pu pour ma mère »« Parfois, je m’énerve avec ma mère, je sais que je ne devrais pas parce qu’elle est vieille… »
Besoin de se justifier, de s’excuser de ne pas en faire plus… Peur du jugement des autres… La culpabilité a la vie dure !
Avec nos parents âgés, c’est souvent elle qui nous fait agir bien au-delà de nos possibilités. L’idée que l’on a une dette envers ses parents, quelle que soit notre histoire avec eux, qu’on doit tout faire pour eux, reste profondément ancrée dans les représentations collectives.
De son côté, notre parent se charge parfois de nous le rappeler, ou bien revendique une présence ou une aide plus importante. Nous savons que chez les personnes âgées, la peur de l’abandon peut être réactivée et accroître la dépendance affective et la difficulté à supporter la frustration. Nous connaissons tous également des parents qui projettent sur un ou plusieurs de leurs enfants toute la charge négative, dépréciative et dépressive qu’ils portent en eux. Il en est ainsi, par exemple, de certaines mères vieillissantes qui ne supportent pas l’infériorité qu’elles ressentent et vont alors culpabiliser leur fille à outrance, avec ces paroles acides régulièrement glissées dans la conversation : « Y’en a que leur fille vient voir tous les jours », « Quand je serai morte, j’embêterai plus personne »...
Quand une personne ne se sent pas capable de faire quelque chose, elle peut se sentir coupable de son incapacité. Mais la culpabilité est un sentiment complexe. Je peux ne pas me sentir capable pour des raisons matérielles. Et ce sont celles qui sont le plus fréquemment reconnues, avancées, peut-être parce que les seules qu’on sent acceptables aux yeux des autres, prêts à juger la moindre de nos défaillances en matière de devoir filial. Mais des raisons inconscientes sous-jacentes sont souvent à chercher derrière la culpabilité.
La culpabilité peut contenir plusieurs émotions dont certaines sont profondément masquées, comme la peur, la colère, la tristesse.
L’avance en âge de nos parents induit un bouleversement des relations familiales et est fréquemment marquée par l’importance des remaniements psychiques chez les parents eux-mêmes, mais aussi chez les enfants. La culpabilité vient alors s’installer, faute de pouvoir exprimer sa colère, sa tristesse, son chagrin, sa peur.On sait que son parent est entré dans la dernière période de sa vie et cela n’est pas sans nous ramener à notre histoire, au vécu de notre enfance. Ai-je le sentiment d’avoir été assez aimé ? Ai-je manqué de reconnaissance ? Ai-je l’impression d’avoir été le moins aimé de mes frères et sœurs ?
D’anciennes blessures se rouvrent, frustrations premières et parfois toujours actuelles… Maintenant qu’ils sont vieux et qu’ils ne seront plus là encore très longtemps, on aimerait tellement que notre mère nous dise enfin qu’elle nous aime, ou que notre père nous fasse enfin un compliment, ou qu’enfin il nous préfère un peu à notre frère. Des colères peuvent remonter à la surface à propos de parents estimés absents, indifférents, voire maltraitants. Des angoisses de séparation, d’abandon peuvent ressurgir. La vieillesse peut aussi faire ressortir des rivalités fraternelles, et certains parents savent très bien mettre de l’huile sur le feu.Dans un tel embrouillamini d’émotions, on peut se tromper aisément sur l’objet de la culpabilité : je crois que je me sens coupable de ne pas en faire assez pour mon parent, mais, au fond de moi, et bien inconsciemment, je me sens coupable de la colère que je ressens face au devoir de m’occuper de celui ou celle qui en a fait si peu pour moi ; je me sens coupable d’éprouver encore aujourd’hui du ressentiment pour des évènements qui se sont produits il y a si longtemps ; je me sens coupable d’en vouloir à celui dont je n’ai pas reçu de reconnaissance alors qu’aujourd’hui il est si faible.
Faire le tri dans ses émotions, oser aller y voir d’un peu plus près ce qui se passe en soi est peut-être la première démarche à faire. Il est important d’insister sur le fait que se forcer, aller au-delà de ses propres limites n’est pas au service d’une relation de qualité. Les non-dits, la fatigue, les ressentiments inconscients risquent de s’accumuler et peuvent détériorer petit à petit la relation. Notre parent aura le sentiment qu’on ne répond pas à ses besoins et à ses attentes, il sentira confusément que nos visites, notre aide nous pèsent. Un cercle vicieux risque de s’installer : il deviendra peut-être encore plus demandeur et cela nous énervera un peu plus ; on se sentira encore plus coupable d’avoir cette attitude, alors on répondra quand même à sa demande. Mais au bout du compte, la relation ne sera pas bonne parce qu’on n’est pas bien avec soi-même.
Pour avoir une relation de qualité avec ses parents, il ne faut pas négliger sa propre vie, ses propres besoins. Il est important de faire la part des choses entre ce qu’on a envie de donner à son parent et ce qu’on peut donner. Il est important de faire le distinguo entre ce qu’on pense qu’il serait souhaitable de donner, selon la norme sociale, et ce qu’on a réellement envie de donner. Il est important de savoir clairement pour soi, quel type de relation on souhaite entretenir avec ses parents, compte tenu de l’histoire et des liens qui se sont tissés depuis des années. Etre au clair avec soi-même, voilà un début pour tordre le cou à la culpabilité…
Claudine Badey-Rodriguez est psychologue en EHPAD; sophrologue, formatrice; auteur de "La vie en maison de retraite, comprendre les résidents, leurs proches et les familles"
CLAUDINE BADEY-RODRIGUEZ, psychologue en EHPAD, auteur de « La vie en maison de retraite » - Albin Michel, 2003
mis à jour le 11/12/2007
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2) Les FILLES DE MERES -Un groupe de parole dans une maison de retraite de Nantes
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