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Les lauréats 2013 de l'opération "Lettres à...." de la FNG

Liberté et transmission


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Lettres à ...Depuis 2001, plus de 4500 lettres ont été écrites par des personnes âgées et envoyées à la Fondation Nationale de Gérontologie.
Ce sont les lettres des vieux ordinaires, ceux qui vivent autour de nous, à domicile ou en institution ; derrière des mots simples anodins, le lecteur découvre quelque chose de l’auteur, de son quotidien, de son passé ou de ses préoccupations pour le futur.

Cette année encore, les lettres primées s’inscrivent dans ce même esprit et nous donnent à connaître un peu de leurs auteurs. Diversité d’âge, diversité de genre, diversité de résidence, à domicile ou en structure plus ou moins médicalisée, diversité de territoire entre ville et campagne, tous nous livrent un peu d’eux-mêmes.

Parmi les lauréats de l’opération "Lettre à…" 2013

A un gène sans nom
Je ne connais ni ton nom, ni ta forme, ni ta couleur, ni ton odeur, mais je m’adresse à toi par cette missive
Depuis plus d’un quart de siècle tu as virevolté dans mon corps bien au chaud, trouvant une cachette. Je t’ai découvert la première fois en ayant une démarche comme dans un état d’ivresse alors que ce n’était pas mon cas. Même au niveau de ma vue : celle-ci a soudainement changé le champ de ma vision. C’est à ce moment là que j’ai vraiment senti ta présence.
Tu m’as grignoté petit à petit et apparemment ma myéline devait être à ton goût. Tu m’as ôté toutes mes forces physiques majeures (bras et jambes) progressivement alors que j’étais très dynamique, pleine d’entrain, toujours en mouvement, aimant danser et écouter de la musique. Tu m’as diminué.
Mais tu m’as laissé mes facultés mentales avec lesquelles il me reste : Ma liberté de penser !
Toi … le responsable de ma SEP (sclérose en plaques)
J’espère fortement que les scientifiques et les chercheurs te trouveront dans ta cachette pour mettre fin aux dégâts que tu provoques un peu partout.
Cette lettre venant du fond du cœur pour te dire combien tu m’as blessé. Mais aussi, en même temps, l’espoir que les chercheurs te banniront de la vie des uns et des autres atteints par cette maladie. 
 
Une anonyme touchée par ce gène.
 
Marie-Bernadette, 69 ans
 
A l’espoir,
La vie est faite de moments très différents. 
Lorsque j’ai rencontré mon mari, ce fut un changement de vie, je quittais mon père pour aller avec un autre homme, je quittais le domicile familial pour le domicile conjugal. Nous avons voyagé au gré de ses missions militaires, nous avons eu des enfants et les avons élevés, nous avons choisi de nous installer quelque part, nous avons partagé des moments forts, des joies et des peines pour le meilleur et pour le pire. Je me suis occupé de lui jusqu’au bout et il est parti. Son décès fut un choc pour moi, sa femme qui restait et pour la famille.
Je ne croyais plus en rien et finalement j’ai rencontré Louis à la Résidence. Il s’agissait d’un amour platonique. Nous nous sommes rencontrés et avons éprouvé de la sympathie l’un pour l’autre. Nous nous sommes faits le serment de rester ensemble jusqu’à la fin de notre vie. Rapidement je me suis entendue avec sa fille. Avec lui il s’agissait d’une communion de sens. Nous étions libres, nous passions du temps l’un avec l’autre, nous discutions et regardions la télévision, il venait me chercher pour aller au restaurant (nous habitions à côté). Nous nous entendions sur tout, nous avions la même morale et les mêmes convictions religieuses.
Je n’ai pas eu l’impression de trahir mon mari au contraire je me disais qu’il m’aidait à sa place. Louis me manque car à deux nous supportions de vivre à la résidence, nous passions des moments agréables. Je n’ai pas eu le rôle de femme mariée avec lui, c’était un rôle que j’avais déjà eu avec mon mari. Lui aussi avait vécu cela avec sa femme. Au contraire, nous étions juste deux personnes qui se sont rencontrées.
Le jour où il est décédé, ce fut une cassure tout ce que l’on avait décidé de faire, d’être l’un pour l’autre ne pouvait plus l’être. Je garde les liens que j’ai eus avec lui, comme s’il était vivant encore. Je continue à lui parler tout comme je parle à mon mari. Une phrase que j’apprécie à me souvenir est de ne pas oublier que ce sont nos disparus qui nous aident à vivre.
Ce qui est important c’est de pouvoir continuer de leur parler à nos disparus. Il faut rester vivant, pour éviter une solitude de vie.
Geneviève, 85 ans
 
A l’équipe de l’EPHAD
Je pense sans arrêt à elle. Je m’ennuie. Elle me manque puisqu’on ne se voit pas. J’ai pas le droit de la voir, on est séparés, c’est pas normal.
Quand on est jeune, on s’aime bien, quand on est vieux, c’est pire, c’est une grande affection.
Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter de ne pas la voir ? On pourrait se voir quand même l’après-midi. C’est comme une punition, on est séparés tous les deux. Soixante dix ans de mariage, vous croyez que c’est pas dur ?
Je suis tout seul, elle aussi. Est-ce que c’est logique de séparer un couple à l’âge qu’on a ?
On s’est connu en 1940 et on finit comme ça, chacun d’un côté. On vient dans une maison pour être tranquille et on est séparés. 
Pour ça, je regrette d’être venu ici et j’ai commencé à en parler à ma fille. J’ai envie de mourir, j’en ai assez. On m’emmène et on me ramène,  c’est pas le bout du monde ! On aurait pu au moins être dans le même bâtiment, pas la même chambre, je le sais bien, mais le même bâtiment.
J’en souffre au point que j’ai même plus envie de vivre. C’est pas humain, je vous le dis.
On a  passé notre vie ensemble, les misères et les bonheurs. Dans une maison comme ça, c’est pas logique. Comme si on était punis.
Maurice, 90 ans

Aux enfants de la DDASS,
A 90 ans, je ne vais pas décrire ma vie de A à Z mais je tiens à vous faire part d’un passage de ma vie qui m’a beaucoup marqué, surtout mon époux.
Je me suis mariée à 22 ans, mon époux était un enfant de la DDASS. Sur son extrait de naissance, nous avons appris qu’il n’était pas né sous X, sa mère avait 18 ans, elle lui a donné son nom de famille. Son patron qui était le maire de la commune avait obtenu des renseignements qui avaient révélé que sa mère était décédée très jeune. 
Un jour, je me trouvais au guichet de la Sécurité Sociale, à l’époque où les remboursements pouvaient avoir lieu au guichet. 
On appelle Mme C., comme il y avait deux personnes avec le même nom dont moi, nous nous sommes avancés  pour demander des précisions car le prénom n’avait pas été précisé.
L’employée précise : Mme C. Raymond. 
Ce n’était pas moi qui était concernée mais l’autre personne.
Dès que ce Monsieur est revenu à côté de moi, je me suis permis de lui demander de quelle commune il était, du côté de Montcuq me dit-il. Sachant que la mère de mon époux était décédée, je lui dis que mon époux était de la DDASS, que le nom de sa mère était M.C. et qu’elle était native de la région de Montcuq. Il a semblé très ému et nous sommes partis chacun de notre côté. 
Huit jours plus tard, ce Monsieur et son épouse nous rendent visite et nous apprennent que nous sommes cousins germains. Ce fut une grande joie pour mon époux de connaître un membre de sa famille.
Nous avons appris que ce cousin en arrivant chez lui, suite à notre entrevue au guichet de la sécurité sociale, a demandé des explications à ses parents :
"La Tante M. avait-elle eu un enfant très jeune ?
Oui, ont-ils répondu,
Vous n’avez pas honte d’avoir laissé cet enfant à l’assistance publique, je vais aller le voir et savoir si on peut créer des liens familiaux"
Et c’est ainsi que nous avons retrouvé une partie de la famille. A ce jour, mon époux est décédé, j’entretiens toujours de très bonnes relations avec ce cousin. 
Je tenais à faire passer ce message pour dire à tous les enfants de la DDASS, sans famille, de ne pas perdre espoir, comme nous, il est possible de retrouver un jour un membre de sa famille et ce jour là, le soleil brillera pour eux.
Eva, 90 ans
 
 
A ma sœur,
Il lui arrive d’aller au cimetière, pas celui de la ville, celui de mon village, quand il est calme et tout fleuri. Elle a un circuit tout tracé vers les tombes de la famille. Elle se rend compte que j’ai là presque autant de connaissances que de l’autre côté du mur. Ce ne sont pas des histoires de mort qui lui reviennent et qu’elle  me raconte, mais des histoires de vie. Sans doute faut-il venir ici de temps en temps pour apprendre le sens et la beauté de la vie
Eliane, 68 ans
 
A nos chers enfants
Nous ne l’avons jamais fait mais nous tenons à vous remercier du fond du cœur pour votre tendresse respectueuse et la sollicitude dont vous faites preuve chaque jour à notre égard.
Nous savons que vous avez accepté notre installation en maison de retraite, non pas que vous souhaitiez vous débarrasser de nous mais parce que vous craigniez que nous ayons des ennuis en restant à notre domicile. Nous ne voulons être ni un poids, ni une charge, sentir que nous vous compliquons la vie nous fait déprimer. La maison de retraite est un refuge qui nous protège. Nous sommes très heureux de participer même par téléphone à la vie de famille, d’avoir des nouvelles, que vous nous racontiez de quoi sont faites vos journées. 
Nous ne vous parlons jamais de notre mort. Cependant la peur de la mort est profondément ancrée au fond de nous. Avec vous, nous abordons uniquement le côté technique de la cérémonie. Nous avons d’ailleurs noté sur un document nos dernières volontés à ce sujet. Plus nous avançons en âge, plus la mort nous fait peur. Etre digne, ne pas crier, pour que votre peine ne soit pas augmentée. Fermer les yeux et ne pas les rouvrir… Il faudrait que la mort arrive sans que nous en apercevions… Nous n’osons même pas employer le mot "mort". Nous disons que nous partirons "au grand jardin". Notre rêve est de mourir en dormant, partir doucement…
Cependant nous savons que devant la mort, nous ferons comme nous pourrons et que cela ne sera peut-être ni tranquille, ni paisible…
Chers enfants, il faut que vous sachiez que nous vous avons toujours aimés, même lorsque nous vous grondions avec une grande sévérité. Nous devinons que vous vous êtes parfois sentis malheureux ou lésés. Avant de devenir parents, vous ne saviez pas que l’amour d’une mère est le même pour chacun de ses enfants même s’il s’exprime différemment. L’amour maternel est multiple.
Nous entendons parfois des commentaires désobligeants concernant les personnes âgées et nous en sommes peinés. Il est vrai que nombreux sont ceux qui ne savent pas comment nous désigner. Le terme "vieux" peut être méprisant ou chargé d’affection. Nous préférons que d’autres termes soient utilisés. Le terme "anciens" nous fait sourire. Nous ne remontons quand même pas aux calendes grecques… Nous le trouvons un peu persifleur … Le terme "sénior" qui pour vous est chargé de neutralité et de modernisme, est incompréhensible pour nous. Faites preuve d’imagination.
J’ai beau savoir que vous avez accepté que j’aille en maison de retraite parce que vous pensiez que c’était le mieux pour moi, je vis parfois mon début de séjour ici comme une punition. Vous souhaitiez être dégagés d’une grande responsabilité et je me suis rendue à vos arguments car je ne voulais pas vous peser.  
Je dois vous avouer que si vous m’aviez proposé de m’accueillir chez vous, j’aurais refusé la mort dans l’âme. Je tiens plus que tout à vous laisser la liberté de mener votre vie à votre guise. Il est déjà difficile pour vous de vous occuper de vos enfants et parfois petits-enfants, tout en travaillant…  Je n’allais pas me rajouter… La famille n’est plus ce qu’elle était, elle a littéralement explosé. Un homme et une femme se rencontrent, se connaissent, s’aiment et font un bout de chemin ensemble. Comment pourrions-nous infliger un père ou une mère vieillissant à l’autre, alors que l’équilibre d’un foyer est bien fragile, qu’il suffit d’un souffle pour que l’harmonie disparaisse ? Même si vous m’appelez "Jolie maman" affectueusement à la place de "Belle Maman", je sais où est ma place.
Un groupe de résidents


L’intégralité des lettres primées par le jury de l’opération "Lettre à…" 2013 est en ligne sur le site de la FNG.


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