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Mort, sexualité, scatologie et eschatologie

Lettre ouverte à Madame Jacqueline Jencquel


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DR Pradines tribune
Madame,

J’ai 68 ans. Je suis gériatre en retraite active. J’ai exercé pendant dix-huit ans et demi dans le service de Soins de Longue Durée à Albi. Je vous écris aujourd’hui car je vous ai bien écoutée, comme bien d’autres, dans la vidéo diffusée la semaine dernière.

Vous nous dites que vous avez 74 ans et que vous avez programmé volontairement votre décès en janvier 2020. Vous vous présentez comme une femme décidée à aller à Bâle pour un dernier voyage au pays du suicide assisté, car, dites-vous, il faut bien fixer une date. Votre ton est calme et déterminé, votre langage est souvent fleuri ; il a le mérite de l’authenticité. Votre but est manifestement de « faire le buzz », ce qui n’est pas péjoratif sous ma plume, car vous souhaitez promouvoir un changement de loi envers la fin de vie dans notre pays. Votre audience est déjà acquise.

Nul ne sait quand il va mourir


Vous affirmez que l’on commence à avoir des problèmes sérieux de santé à partir de l’âge de 75 ans. Euh… Ce seuil ne repose sur aucun constat pour un individu donné, même si cette assertion est partiellement vraie au niveau collectif. En dehors des situations de violence ou de la peine de mort, nul ne sait, s’il est en bonne santé, quand il va mourir. Aussi, devant le constat de votre condition enviable à votre âge, vous semblez vous raviser quelque peu à la fin de l’entretien. C’est sage.

Vous redoutez l’infantilisation liée à la dépendance pour les actes de la vie quotidienne. Cette attitude est présente tout au long de nos vies  du fait de nos dépendances multiples ; il suffit de regarder la publicité omniprésente dont nous sommes abreuvés et submergés. Mais vous nous parlez de celle qui persiste encore dans certains EHPAD. Je voudrais vous rassurer. « Parler bébé » n’est pas une obligation ni une recommandation soignante, simplement l’extrapolation d’une attitude culturelle ici déplacée et dépassée. C’est la conséquence d’une croyance erronée : la vieillesse serait assimilable à un simple retour à l’enfance. Cette situation n’est pas irrémédiable. Les formations des personnels, leur nombre et leur encadrement peuvent être améliorés. Encore faut-il que nous nous confrontions à cette réalité sans la fuir dans l’inaction habituelle ou le suicide programmé.

Vous nous dites que la dépendance est synonyme de malheur. C’est mal connaitre les évolutions et les adaptations dont nous, humains, sommes capables. Veuillez demander aux personnes âgées dépendantes ce qu’elles souhaitent. Elles vous parleront le plus souvent d’affection, de présence à leurs côtés, de bienveillance. Comme vous, elles ont besoin d’être écoutées. Sauf exception, elles ne demandent pas que l’on mette fin à leur vie. Comme bien des personnes plus jeunes et plus performantes, elles peuvent souhaiter que leur condition soit améliorée.

Vous nous parlez de votre fin. Nos ancêtres attendirent longtemps la fin du monde. Désormais, Madame, faute d’Apocalypse, chacun en serait réduit à programmer son propre terme. Vous le savez, les retraites et les soins sont une charge budgétaire jugée insupportable, les vieux sont implicitement de trop. S’ils disparaissent, ils ne pèseront plus sur leur famille, et, vous ne le dites pas, sur la société afin de ne pas déranger l’ordre néolibéral . Le message subliminal est donc le suivant : vous êtes priés de bien vouloir vous en aller, avec discrétion si possible. Avec propreté aussi, sans éclaboussure.

Après moi, le déluge !


La réponse des anciens à ce message, à vous écouter, devrait être un chacun pour soi, un nouveau sauve-qui-peut. Je n’entends pas un mot de votre bouche pour que les EHPAD deviennent plus accueillants, que la fin de la vie soit humanisée ou contre la désertification médicale. Vous n’évoquez pas les inégalités sociales et territoriales, l’accès aux soins qui se dégrade, la crise des urgences. Non, il faudrait entonner l’éloge de la disparition individuelle. Après moi, le déluge !

Vous êtes de notre temps : vous évoquez les lobbies, le pharmaceutique et celui des EHPAD. Votre plaidoyer est recevable à mes yeux s’il s’agit de l’amélioration des EHPAD. Mais vous ne dites mot de la pression économique permanente, des lobbies politiques, philosophiques, des idéologies utilitaristes et de la réalité sociale qui sous-tendent en grande partie la volonté de légaliser le suicide assisté.

Vous revendiquez le titre de militante, terme sentant désormais le soufre, ce qui est courageux de votre part par ces temps de démobilisation généralisée. Bien. Mais militante de quoi ? Pour qui ? Pour votre ego ou pour la collectivité ? Pour appeler à la mort ? Pour permettre et encourager le suicide assisté, la grande évasion que vous présentez comme un progrès ? Un suicide recevant l’onction de la loi ainsi que l’approbation et l’aide technique des soignants ? Un beau cadeau qui ne saurait leur déplaire !

Vous nous parlez de religion et de sexualité. Vous vous défiez des promesses paradisiaques et infernales. Je vous rejoins sur ce point. Vous en profitez, avec humour, pour railler la perspective sexuelle enthousiasmante de « baiser des vierges ».

Pour rester au paradis tel que vous l’ironisez, votre phantasme de fellations multiples d’hommes jeunes, dont votre interlocuteur, a quelque peu embarrassé celui-ci. Sourions un peu. De la même génération que France Gall, vous vous faites une meilleure idée des sucettes. Il est vrai que vous ne gardez pas votre langue dans votre poche. Mais votre sexualité, réelle ou imaginaire, est absolument respectable car elle ne s’impose à personne ; pourquoi ne respecteriez-vous pas celle d’autrui, celle des vieux gros à grosse poitrine qui ne peuvent plus avoir d’érection ?

Vous confrontez leur sexualité, ici caricaturée, au modèle de la jeunesse ; vous ignorez celui de la vieillesse car implicitement refusé, explicitement vilipendé, ridiculisé. Or, nous savons que la sexualité se modifie au grand âge. Elle s’oriente souvent vers les caresses et la tendresse, le contact intime et bienveillant des corps, la complicité  . Peut-être éprouverez-vous ce bonheur prochainement.

Vous vous faites aussi une piètre opinion des hommes jeunes qui ne pourraient établir une relation amoureuse avec une femme de votre âge que pour être entretenus. Serait-ce le cas de notre actuel président de la République que vous comptez solliciter ? Bien qu’en désaccord avec lui, voici un procès que je ne lui ferai pas. A son propos, pourquoi aller supplier, comme d’autres, le président de la République comme au temps de l’Ancien Régime ?

Egocentrisme revendiqué


Vous nous affirmez sans trembler que vous avez mis vos enfants au monde pour votre propre plaisir. Merci encore pour votre franchise, celle d’un égocentrisme revendiqué. N’avez-vous jamais pensé que ce serait aussi pour leur plaisir ? Du fait d’un pari sur l’avenir, d’une confiance inavouée voire inconsciente dans leur futur et celui de l’humanité ? Est-ce si invraisemblable, si utopique ?

Vous avez la chance d’avoir, dites-vous, tout fait dans la vie. Vous êtes donc une des rares personnes à penser qu’il n’y aurait rien à découvrir à partir d’un certain âge. Péché d’orgueil ou aveuglement ? Même l’amour et la passion seraient forclos pour vous. Ah bon ? Comment en êtes-vous aussi assurée ?

Vous ne voulez « faire chier » personne, à commencer par vos enfants et vos petits-enfants. Sourions encore. Vos descendants souffrent peut-être de constipation et cette intention serait louable. Plus sérieusement, vous décrétez que l’accompagnement d’une personne dépendante est forcément une sorte de calvaire. C’est passer à côté de la réalité, ne retenir que les difficultés et oublier les plaisirs d’aider, les rapprochements et les retrouvailles constatées par les nombreuses études sur ce sujet. 

Vous sous-entendez l’autonomie comme le fait de rester jeune. Votre jeunisme est tellement prégnant que l’on ne s’étonne pas de vous entendre  stigmatiser la vieillesse et la dépendance. Je crains que votre mépris soit une des formes de la misanthropie, pas seulement d’une gérontophobie provocatrice.

Mais il ne faut pas insulter l’avenir. Je vous souhaite une longue vie et voudrais bien vous entendre à nouveau sur bien d’autres sujets tant votre prestation d’août 2018 a retenu mon attention et celle d’un grand nombre de personnes. Merci Madame.


mis à jour le



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Vos réactions

Bernard Pradines

19/09/2018 12:09

Idéologie ?


Je réponds volontiers à Papyrusse sur un point, celui de l'idéologie. En effet, je cherche à comprendre les courants d’opinion relatifs à la fin de la vie en France. J’ai lu récemment sur Internet que Jacques Attali (J. A.) prédisait le développement de l’euthanasie dès 1981 dans un livre d’interview de Michel Salomon (M. S.). Une opinion à l’origine d’une polémique plus ou moins biaisée par des déformations, qui se poursuit jusqu’à présent quant aux termes exacts utilisés et à leur signification. J’ai donc acheté l’ouvrage pour en avoir le cœur net : Voici intégralement et non tronqué, ce que j’y lis (pages 274 et 275) : « M. S. - — Le monde à venir, « libéral » ou « socialiste », aura besoin d’une morale « biologique », de se créer une éthique du clonage ou de l’euthanasie par exemple. J. A. -— L’euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figures. Dans une logique socialiste, pour commencer, le problème se pose comme suit : la logique socialiste c’est la liberté et la liberté fondamentale, c’est le suicide ; en conséquence, le droit au suicide direct ou indirect est donc une valeur absolue dans ce type de société. Dans une société capitaliste, des machines à tuer, des prothèses qui permettront d’éliminer la vie lorsqu’elle sera trop insupportable, ou économiquement trop coûteuse, verront le jour et seront de pratique courante. Je pense donc que l’euthanasie, qu’elle soit une valeur de liberté ou une marchandise, sera une des règles de la société future. »



Papyrusse

16/09/2018 10:09

Papyrus.se


Cher monsieur Pradin.es, l'écriture inclusive est l'avenir. Je me permet quelques boutades car je pense que nous sommes frères d'armes et ne voyez aucune méchanceté ! Je suis un peu déçu de n'avoir que votre commentaire, car je pensais provoquer plus de réactions en décrivant un exemple de ce qui se passe ou devrait se passer dans nos établissements. (C'est souvent comme ça, ou ce n'est jamais comme ça qu'on quitte l'existence !!?, et le sens de la vie alors ? Sens personnel et sens cosmologique, vous avez quatre heures et je ramasse les copies) La vidéo de Mme J. pose plusieurs questions : le suicide doit il être assisté quand la personne a les moyens physiques de le faire seule ? Est ce par un médecin ? Un bourreau avec un nouveau statut et un CDI et une convention collective ? Que je sache le suicide n'est pas interdit en France et je ne connais qu'un cas dans l'histoire (en dehors des positions religieuses) mais nous allons atteindre le point Goldwin ! Le mélange en France et dans le monde entre euthanasie, suicide assisté et l'irruption dans le débat de l'eugénisme font que la sérénité nécessaire à du mal à persister et que chaque tentative de réflexion réfléchie (tautologie) est flinguée par ceux qui ont déjà un avis personnel souvent empreint d'idéologie pour ne pas dire de fanatisme. Le suicide assisté pour les personnes qui sont dans l'incapacité de le faire (SLA très évoluée avec forte détermination à ne pas continuer par exemple) mérite un examen dépassionné à mon avis par exemple, mais la dépassion est difficile à décréter On continue les échanges ? Mais je crois que nous sommes presque d'accord sur presque tout ! Cordialement



Bernard Pradines

11/09/2018 18:09

Russie et Egypte


Papyrusse, vous voudrez bien m’excuser d’avoir emprunté pour une fois l’accent du nord de la France, ce qui m’a fait transformer Papyrusse en Papyrus. Ou alors j’ai peut-être confondu la Russie et l'Egypte, ce qui pourrait laisser augurer de quelques plaques amyloïdes et autres protéines tau dans mon hippocampe. Ceci dit, je vous remercie pour votre témoignage. Madame Jacqueline Jencquel, dans un tel cas, aurait encore 18 ans à vivre. C’est mieux que rien. Restons simples : comment dissuader les soignants francophones qui nous lisent de rentrer jamais dans une démarche qui consisterait à suicider des personnes en bonne santé, fussent-elles âgées ?



Papyrusse

08/09/2018 10:09

Russe pas Rus


Monsieur Pradines, il faudrait commencer par ne pas déformer mon nom. Être transformé en ancêtre du parchemin et du papier peut être traumatisant. J'ai le choix entre vous faire un procès et en parler à mon psy. Je n'ai pas encore décidé Soyons sérieux (pourquoi au fait ?) pendant que je vous écris j'ai sur ma tablette des publicités pour les protections urinaires, et ça fait revenir sur terre. Politique, libéralisme, lobbies, rentabilité autour de la vieillesse, il faut oublier un peu, et, vous comme moi qui avons les mains dans le cambouis pouvons dire autre chose : parler des actes qui mêlent amour et compétences professionnelles dans nos Ehpad et aussi à domicile et dans les établissements de soin Je vous fait pleurer un peu ? Hier, la ou je travaille, une dame de 92 ans, jusque là contente de vivre, victime d'un AVC, douloureuse , avec une artérite décompensée et des pieds bleuis hyperalgiques au moindre frottement Son époux (70 ans de mariage) dans le même établissement Communication impossible, pas de directives anticipées, personne de confiance injoignable mais une fille sur les trois contactée et qui se déplace Les explications sont donneees, la concertation à lieu, la sédation mise en place, avec les produits que vous connaissez, un bolus de morphine est nécessaire, 10 mg S C, soit 1/6e de la dose de fond après conversion du Fentanyl patch en morphine orale puis en morphine sous cutanée . Remue méninges dans la tête du docteur, tracer tout ça, le transmettre, voir la famille... Pendant ce temps une fois la paix revenue (il est bon le toubib quand même) une Infirmiere et une aide soignante prennent l'initiative de préparer la dernière rencontre des amoureux de Peynet : elles coiffent la dame, lui poudrent un peu le visage, réctifient la position de la tête, plus un bruit de gorge ni raclement, seulement une respiration faible mais régulière, elle lui remettent ses lunettes. Les draps sont propres et bien tirés , la bouche est nette, les lèvres humectées car les soins de bouche ont été poursuivis, les membres volontaires de la famille ont été associés à ces soins. La chambre est propre et aérée, pas de mauvaise odeur Le mari voit derrière ses gros verres correcteurs celle dont il a partagé l'existence. Il entend son souffle grâce à ses prothèses auditives, il regagne sa chambre (en fauteuil roulant) apaisé. Elle décède dans la nuit, pas à cause du midazolam ni de la morphine, une certaine sérénité s'installe, les enfants, après quelques larmes, peuvent évoquer les bons moments de ces deux etres simples qui ont bien vécu.ils remercient l'équipe. Et c'est le moment où j'ai les larmes aux yeux quand je revois ces deux jeunes femmes. On ne va pas faire le gros titre de LIBE ou du Parisien avec ça, mais ça m'aide à répondre à ma petite fille (5ans 1/2) quand elle demande "est ce que c'est important qu'il y ait des gens, des hommes et des femmes, sur terre ?" Voilà, ça n'a aucun rapport avec avec la vidéo, que j'ai enfin regardée jusqu'au bout (un petit peu quand même dirait ma petite fille que j'ai inscrite à l'agrégation de philo) A bientôt, j'ai toujours plaisir à vous lire



Bernard Pradines

05/09/2018 16:09

Je vous lis


Je suis l’auteur de ce texte et je vous lis tous avec grand intérêt. Merci pour vos commentaires. Pour sourire un peu et sortir de la gravité du sujet, je ne suis pas convaincu par la possibilité évoquée par Papyrus de "faire des fellations à des vierges" même sans courir le marathon. Ou alors je dois revoir mes cours de sexologie. Je suis un incorrigible carabin de 68 ans.




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