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Source Théatre de l'Atalante
L’horizon en clair-obscur
J’ai lu et relu la pièce de Jean-Pierre Klein. Son style m’évoque celui de Beaumarchais : Les propos échangés par les deux sœurs en présence de celle qui est dans le coma sont alertes, émouvants et denses d’interrogation. Et la grande rigueur imaginative se déroule dans un climat feutré.
Comme dans un double miroir, les dialogues des deux sœurs se croisent se juxtaposent s’interpellent et nous cheminons naturellement vers une conclusion volontairement ambiguë. Le spectateur comme le lecteur peut alors imaginer sa propre existence et sa finitude en tâchant de demeurer en dignité, en liberté, en amour, en espérance. Dans cette pièce, Jean-Pierre Klein atteint un rivage dont l’horizon est fait de clair-obscur. Ce lettré, cet humaniste et médecin met en lumière les ressorts de conscience et d’inconscience de chacun d’entre nous.
Henri Caillavet
Henri Caillavet, parlementaire de 94 ans, est notamment l’auteur de Mourir dans la Dignité, Robert Laffont, 2000 et de Comment mourir dans la dignité, Pleins feux, 2003 dont nous reproduisons la 4ème de couverture : « Le débat sur la mort est un débat singulier. Il remonte aux Présocratiques. Je ne connais pas la mort et je ne peux l’approcher que par éléments relationnels. La mort s’inscrit soit dans une éthique immanente : la vie m’appartient, j’en dispose librement ; soit dans une éthique transcendantale auquel cas la vie m’a été donnée par Dieu, je dois la respecter jusqu’à ce que la sanction divine intervienne. Ainsi la mort pose des problèmes tout à la fois épistémologiques, philosophiques, sociaux et juridiques. »
Note de l’auteur
Mort et amour, mort ou amour, bilan de vie, règlement de contentieux, retour d’enfance, tragique et humour, humanité.
Désir de mourir, désir que l’autre ait ce désir pour lui-même.
Il s’agit d’une veillée, celle d’une sœur aînée et d’une sœur benjamine auprès de la cadette tombée en coma, on ne sait si c’est par ingestion de médicaments, ou spontanément, ou bien en réaction psychosomatique à une faute concernant le père, faute qu’on ignore dans un premier temps. Chacune va réagir, revisitant son passé et le passé de ses relations au père et à ses autres sœurs. Les tentations de sacrifice pour la malade, de révolte, de reconstitution d’enfance, de jalousie envers celle que le père a élue pour commettre un crime d’amour suprême, bien plus qu’un inceste, montrant par là que c’est elle qu’il préférait.
Christine, l’aînée, la fille unique jusqu’à l’arrivée de Claire. Elle s’est reconvertie en aînée, modèle, raisonnable, conforme à ce qu’elle croyait que l’on attendait d’elle, particulièrement son père. Elle a assumé ce rôle de façon directive et plutôt égotiste : le rapport avec ses sœurs est toujours hiérarchique, il ne fonctionne guère dans l’empathie. Elle conseille, ou plutôt elle dit ce qu’il faut faire. Cette « assurance » masque une vie familiale moins réussie qu’elle ne veut le laisser croire et des tourments intérieurs qui l’ont obligée d’aller en psychanalyse, ce qui n’a eu pour résultat que de la renforcer dans un savoir présumé sur l’inconscient des autres. Elle a surtout pris pour elle les faiblesses de son père, n’y voyant qu’indifférence de sa part, ce qu’elle n’a pas supporté.
Dans le « triangle dramatique » (constitué de la rencontre entre trois rôles : bourreau, victime, sauveur) elle se revendique dans cette dernière posture mais sa jalousie de Claire dénie celle-ci comme victime puisque, selon elle, elle a été le bourreau de leur père. Elle finira par tenter de colmater, sans s’en rendre compte, la blessure de n’avoir pas été choisie par leur père pour lui donner la mort, en accomplissant le même rituel à l’égard de Claire, à deux différences près : son meurtre de Claire est passif, par omission, et le désir de mourir est attribué à Claire sans que l’on puisse savoir s’il ne s’agit pas d’un souhait de Christine.
Le modèle de douceur et d’une certaine sagesse dans la conformité se révèle une violence non assumée qui se trouve toujours des alibis.
Claire n’existe pour nous qu’à travers les discours tenus sur elle et les interrogations sans réponse qui lui sont adressées qui dévoilent surtout les projections de Christine ou de Clémence. Elle joue en quelque sorte le rôle de révélateur par sa présence muette juste ponctuée de mouvements auxquels il est difficile de donner un sens certain. Enigme vivante (à peine) tant sur le passé avec le père, sur les causes de son coma, qu’en son ressenti actuel.
Elle est dans l’entre-deux : l’aînée/la benjamine ; la vie/la mort ; la presque conscience/le coma profond ; l’amour d’autrui/la haine d’autrui ; l’innocence/la culpabilité.
Clémence, la troisième, dévouée, oblative, attachée aux valeurs catholiques de son éducation plus qu’à sa croyance métaphysique qui est en doute. Elle a toujours été proche de Claire, formant avec elle l’alliance des deux contre l’aînée. Elle a cru que Claire, aussi claire que son prénom, jouait pour elle le rôle de protectrice, d’« aînée proche » beaucoup plus que Christine plus lointaine et plus âgée. C’est l’heure de la déception et de la remise en cause de la légende qu’elle s’est forgée sur elle et sur sa famille.
Sa vie sentimentale a de même été placée sous le signe d’un amour dont elle n’a pas vu, ou alors trop tard, qu’il n’était pas aussi absolu qu’elle l’aurait cru. Elle ne veut cependant pas renier tout à fait ce qui a constitué ses illusions vitales et n’arrive pas à faire les deuils de ses visions idéales du monde. Elle s’adonnerait volontiers à la croyance en une pensée positive qui serait efficace…
Elle a besoin que Claire reprenne conscience pour lui donner les éléments afin qu’elle-même fasse le deuil de son père et d’une vie rêvée plus que réelle, avec des personnages plus que des personnes dont elle n’a pas senti la complexité et les faces obscures, faute d’avoir pu fréquenter les siennes propres.
La révélation qu’elle évite est celle-là : l’irruption de l’ambivalence derrière l’enjolivure de ce qu’elle s’est contée avec un certain angélisme.
La pièce est l’histoire des faces cachées qui se découvrent à l’occasion d’une crise mais qui se recouvrent tout aussi vite sous les bonnes raisons que chacun se donne et se joue, afin de se jouer soi-même.
Le spectateur pourra parfois, en éclair, s’en rendre compte, le plus souvent à l’insu des personnages, mais comme tout avance masqué, il ne saura jamais si ses intuitions sont justes !
Actualité de la pièce :
Cette pièce met en scène les différentes façons de concevoir l’euthanasie : rejet idéologique, acceptation de la demande de celui qui a donné la vie à qui, en retour, on donne la mort avec amour quand son corps et son esprit le quittent, euthanasie active enfin en attribuant à l’autre qui ne peut le formuler des désirs de mort qui sont en fait les désirs de celui qui la donne.
De toute façon, il y aura débat d’autant que cette pièce expose les drames (elle emprunte aussi à l’humour) dans leur complexité et leur ambivalence. L’actualité récente a montré qu’on ne peut éviter les questions humaines et métaphysiques que nous posent les différentes sortes d’euthanasies.
Le metteur en scène - Entre-deux et éternité
Quand je monte Andromaque et que l’on me demande ce qu’il y a d’actuel dans cette tragédie de Racine, je me plais à répondre : « Mais rien bien sûr, absolument rien ! Andromaque, rien à voir avec l’actualité, tout avec l’éternité ! »
Curieusement, je serais tenté de dire à peu près la même chose de la pièce de Jean-Pierre Klein dont le sujet est pourtant, si l’on se fie aux médias, d’une « brûlante » actualité. Il s’agirait en effet de faire évoluer une législation obsolète. Mais au fond, la question de savoir si, pour abréger les souffrances d’un être humain, on a le droit de le tuer, cette question n’est pas actuelle, elle est éternelle.
Le dispositif imaginé par Jean-Pierre Klein est tout particulièrement actif : Claire, placée devant l’insupportable souffrance de son père, a cru pouvoir s’affranchir de la loi et lui donner la mort qu’il souhaitait. Quelque temps plus tard, à la suite d’un accident organique ou psychosomatique, elle est tombée dans un coma profond. Ses deux sœurs, Christine et Clémence, sont maintenant à son chevet. Il y a donc eu crime - l’euthanasie du père -, et nous avons une accusée ou présumée coupable mais qui, dans son état, se trouve dans l’incapacité de répondre de son acte. Elle n’est pas hors-jeu pour autant. Tout d’abord, dans l’esprit de ses sœurs, elle est l’héroïne, celle qui est allée jusqu’au bout de l’amour, de son amour pour leur père. Que s’est-il passé exactement ? Comment a-t-elle pu assumer pareille transgression ? Comment l’a-t-elle vécu ? Son état présent est-il la conséquence de son acte ? Le pari théâtral - scénique pourrait-on dire - est que toutes ces questions, de Christine et Clémence, ces questions qui sont les nôtres, du fait de résonner dans le silence de Claire, nous parviennent à la fois amplifiées et accentuées. Claire est dans l’entre-deux, entre ses deux sœurs, entre silence et voix, entre vie et mort, entre obscurité et lumière. Auprès d’elle, en elle, c’est cette lumière que ses sœurs devinent, lui envient et qui parfois les éclaire. Sans mettre à mal le déroulement naturel de l’action, du reste fort simple et lapidaire, c’est bien sûr l’aspect d’éternité qu’il faut à mon sens mettre en scène.
Philippe Adrien
JEAN-PIERRE KLEIN, auteur. Membre de EAT (Ecrivains Associés du Théâtre), de la SACD, de la SACEM, sociétaire de la soc. des Gens de Lettres.
Ses pièces de théâtre sont éditées aux éditions Crater (Cinq ans d’âge préface de Alain Knapp, illustrations de Valère Novarina ; La vérité toute nue in Rencontres à la cartoucherie tome I), Gare au théâtre (Sous-maîtres in le bocal agité 5 ; Des-cendre, et Adresse du premier au prem’ in Le bocal agité 6 ; La conseillère jeunesse in Petits petits 8) ; éditions de l'amandier (Sous-maîtres 2ème version in La plus grande grande pièce du monde) ; éditions Art et Thérapie (L’histoire édifiante terrible et merveilleuse de la princesse Mira ) ; éd. Entrées de jeu (Endo-game ou game over, il faut choisir in Chroniques d'avril) ; éd. inecat (Rien à lui, tout à lui et Têtes perdues) ; éd. ABS ( Henri et Gaëtan) et dans des revues : Nouvelle donne, les cahiers du détour, Philos, etc.
Ses pièces : La psychologre ; Les éclats de la fête ; Con-sécration ; Le Grand O ; La vérité toute nue ; L’ordinateur de deuxième génération ; Le petit amour ; La mère de Nicolas ; Des-cendre ; Sous-maîtres ; Fragments ; endogame ou game over il faut choisir ; Instruction civique ; Rencontre de l'innommable et de l'innommée ; Le conte de singesse, Tzimmy (version basque), Boudebois (ex Pinocchio21), Sakatsa (en basque), ont été créées à la Cartoucherie de Vincennes (théâtres de la Tempête, du Chaudron, de l’Epée de Bois), à Gare au théâtre, à la Maroquinerie, au Théâtre du Rond-Point, à la salle Olmstedt, au Théâtre Colibri (Avignon), au centre culturel Jean Arp de Clamart, au Théâtre 71 (Malakoff), au Théâtre de la Madeleine (Troyes), à Argelès, à Cahors, à l’Aire Falguière, en pays basque et dans des bars et des galeries (Traffic)… Metteurs en scène : Philippe Adrien (2 pièces), Mustapha Aouar, Jean-Pierre Bernay (2 pièces), Jean-Gabriel Carasso, Pierre Chabert, Foa Damiano, Philippe Dormoy, Gérard Fridblat, François Lazaro, Laurent Searle, Sergio Veliz, Kittof Prudhomme, etc.
Auteur de nombreux livres de réflexion parmi lesquels : Pour une psychiatrie de l’ellipse, les aventures du sujet en création (avec Ivan Darrault, préface de Jean Duvignaud, postface de Paul Ricoeur) PUF ; Métapsychothérapie de l’enfant et de l’adolescent, Desclée de Brouwer ; L’art en thérapie, éd. Hommes et perspectives ; Handicap et marché de l’art, Fondation de France ; Les masques de l’argent, Robert Laffont ; L’enfance malgré nous, Mercure de France ; L’art-thérapie (coll. que sais-je ? 5me édition, 40ème mille) ; Histoire contemporaine de la psychiatrie de l’enfant (avec G Benoit) (coll. que sais-je ?), en 2006 : Violences sexuelles faites à enfants, éd. Pleins feux ; Petit voyage iconoclaste en psychothérapie, Presses universitaires de Grenoble. La psychothérapie de l’ellipse (PULIM), La creación como proceso de transformación (ed. Octaedro, Barcelone) ; cet étrange désir d'écrire du théâtre (ed), livre qu’il a coordonné pour les Ecrivains Associés du Théâtre et où il a invité sur ce thème une quinzaine d’auteurs contemporains : Bernard Noël, Enzo Cormann, Azama, Sarrazac, etc., éditions de l'Amandier. Auteur de livres ou de planches avec des peintres ou des sculpteurs. Ses textes sont aussi traduits en italien, coréen, anglais, catalan,…
Par ailleurs Directeur de l’Institut d'Expression, de Création, d'Art et Transformation de Paris et de la escuela de arteterapia de Barcelone ; Président de la Fédération Internationale de Thérapie et Relation d'Aide avec Médiation, directeur de la Troupe du Théâtre de la réminiscence, et des éditions art et thérapie
Expérience occasionnelle de comédien : au cinéma : La vérité sur l’imaginaire passion d’un inconnu de Marcel Hanoun ; Condamnés à réussir de François Jacquemain ; et au théâtre : La séance de Alain Didier-Weill au Lucernaire (rôle principal), mise en scène Catherine Espinasse ; La femme pluie de Chantal Portillo, mise en espace Guy Lavigerie ; La danse des cafards de Danièle Caviglioli…
Expérience dans la presse, régulière dans Cultures en mouvement, Culture et société, Artension, et les revues en ligne exporevue.com, et lacritique.com, etc., Radio, TV, cafés littéraires et de philo,…Conférencier un peu partout ! Fondateur et directeur de la revue (fondée en 1981 et toujours vivante !) art et thérapie (actuellement 96 numéros)
PHILIPPE ADRIEN, metteur en scène
Auteur, scénariste et metteur en scène, Philippe Adrien se tourne très vite vers le théâtre et devient comédien, mais aussi assistant de Yves Robert et Jean-Marie Serreau.
Dès 1965, il écrit ses propres pièces. La dernière date de 1982 : La funeste passion du professeur Forenstein. Au cinéma, il est l'auteur de plusieurs scenarii : Breakdown, en collaboration avec Bertrand Blier ; Cocktail Molotov, en collaboration avec Diane Kurys ; Champollion, d'après Jean Lacouture.
Son parcours de metteur en scène alterne les textes dramatiques (entre autres Molière, Claudel, Shakespeare, Jarry, Beckett) et des adaptations de Kafka, Amos Tutuola, Georges Bataille, Pavel Kohout,...
Nombre de ses spectacles sont partis en tournée dans toute l'Europe.
Tout au long de sa carrière, il obtient de nombreux prix :
Prix de la Critique 1985 pour son adaptation de Rêves de Kafka, créé au Théâtre de la Tempête et repris au Festival de Purchase, New York.
Pour son spectacle L'Annonce faite à Marie de P. Claudel, nomination pour la mise en scène au Prix Dominique et aux « molière » (1991).
Grand Prix des Arts de la scène de la Ville de Paris (1997).
Pour son spectacle Kinkali d'Arnaud Bédouet : « molière » du meilleur spectacle de création et « molière » du meilleur auteur (1997).
En 1981, il prend la succession d'Antoine Vitez à la direction du Théâtre des Quartiers d'Ivry.
En 1985, il fonde l'Atelier de Recherche et de Réalisation Théâtrale à la Cartoucherie de Vincennes.
En choisissant de grands auteurs comme Brecht, Beckett ou Claudel, il révèle son goût pour une poésie dramatique aux forts accents philosophiques, religieux ou politiques. Mais il s'intéresse également aux auteurs contemporains : Copi, Armando Llamas, Enzo Cormann, Stoppard, Werner Schwab,…
Depuis 1996, il dirige le Théâtre de la Tempête à Vincennes.
Philippe Adrien est professeur d'interprétation au Conservatoire National d'Art Dramatique de Paris depuis 1993.
Lire les autres chapitres de cet article :
1) mise en scène de Philippe Adrien, avec Agathe Alexis, Anne de Broca, Nicole Estrabeau
FG
mis à jour le 27/04/2011
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