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Actualités Alzheimer

La communication non verbale entre les comédiens-clowns et les résidents désorientés

Quand le langage des corps fait douter du langage ordinaire…

Des clowns auprès des personnes âgées cela peut étonner… Des clowns auprès de personnes désorientées et touchées par des troubles démentiels cela peut faire peur, et pourtant…

Clowns de l'association Larubaliz avec des résidentsEn juillet 2008, Catherine Steelandt et les comédiens professionnels de l’association Larubaliz mettent en place le programme « Charivaris Clowns », des spectacles itinérants réguliers dans l’USLD et l’unité protégée de la Résidence médicalisée Les Floralies, à Bagnolet. Chaque semaine, un duo de comédiens-clowns professionnels improvise dans les espaces communs, les couloirs et les chambres. Outre le souhait de proposer une prestation artistique de qualité professionnelle à des résidents qui assistent trop rarement aux manifestations collectives, l’un des objectifs est de lutter contre le repli cognitif et social, de chercher des portes d’entrée en relation et de trouver des outils de stimulation et de communication

Pourquoi le choix de cette forme artistique ?
L’une des spécificités de ce personnage théâtral est la porosité de la frontière spectateurs/acteurs au sein du jeu. Les clowns peuvent être dans une représentation théâtrale classique dans laquelle les spectateurs reçoivent une performance, mais ils peuvent aussi développer un jeu beaucoup plus improvisé en lien avec les lieux, les objets, et bien sûr les personnes rencontrées et leurs éventuelles interventions. Cette interactivité et cette faculté d’intégrer dans la performance artistique l’existant offrent aux résidents la possibilité de prendre une part plus ou moins active dans le jeu. De spectateurs, ils peuvent devenir acteurs.

Le langage non-verbal des clowns et les résidents atteints de maladie d’Alzheimer et troubles apparentés. Clowns de l'association Larubaliz avec des résidents
Au gré de ces rencontres collectives et individuelles les multiples langages du clown sont précieux. Son jeu corporel et sa puissance d’évocation émotionnelle permettent d’ouvrir un champ de communication avec des résidents touchés par des troubles cognitifs. Les clowns peuvent aller d’un mode de langage à un autre : les mots, la musique, le chant, le corps émotionnel, le mime ; ils naviguent entre différents univers : le réalisme, l’absurde, la poésie, l’imaginaire, et ils modulent leur intensité d’un jeu intimiste à un jeu extrapolé. Dans le cas des résidents touchés par la maladie d’Alzheimer et les troubles apparentés, le langage corporel et l’intensité émotionnelle des personnages les touchent tout particulièrement, suscitent leur l’intérêt, éveillent leur curiosité et provoquent une ouverture et des réactions. Nous constatons que certains réagissent plutôt à la force du jeu émotionnel, d’autres à la densité de la simple présence physique des clowns, d’autres encore au mime pur

Association LarubalizHenriette réagit à la sincérité du jeu émotionnel
Le rez-de-chaussée du secteur protégé accueille des résidents aux personnalités bien trempées qui se dévoilent malgré la maladie. L’une d’elle, Germaine a décidé qu’aujourd’hui l’un des deux clowns et l’une des soignantes ne l’approcheraient pas à plus de quatre mètres. Les mots ont beau se mélanger, lorsque les deux indésirables s’avancent au-delà de la limite qu’elle a fixé, elle exprime haut et fort sa réprobation avec la plus grande fermeté ! La scène se passe en silence : l’une des clowns a eu la permission d’être à ses côtés, l’autre aimerait les rejoindre et sans un mot il fait des tentatives. Mais la résidente est aux aguets ; elle note le moindre geste et le clown est éconduit une, deux, puis trois fois : sa tristesse et sa solitude face à ce rejet augmente à chaque échec. Tout le jeu théâtral s’inscrit dans l’espace et dans les corps des comédiens en relation avec Germaine. Au quatrième rejet, c’en est trop, le clown éclate en sanglots de dépit… sur les genoux d’Henriette, une résidente qui a assisté à toute la scène en spectatrice.  Henriette est très discrète ; inséparable d’une autre résidente, elle a tendance à se mettre en retrait et à se replier sur elle-même. Lorsque le clown vient poser avec sincérité son chagrin sur ses genoux, sa réaction est immédiate. D’abord surprise, elle éclate de rire, lève les bras au ciel, regarde autour d’elle…. puis, elle continue à rire, articule quelques mots désordonnés mais avec un ton qui se veut rassurant, elle caresse les cheveux du clown, le console, le cajole. C’est la première fois que nous voyons Henriette s’exprimer et s’impliquer de façon aussi significative. A l’évidence, c’est la sincérité et l’intensité d’une émotion qu’elle a vue naître et grandir qui l’a fait réagir.


Eva s’ouvre petit à petit, touchée par la densité de la simple présence clownesque
Les clowns connaissent Eva depuis un an et demi. Cependant entrer en relation avec elle est à chaque fois un défi : elle semble comme enfouie à l’intérieur d’elle-même et il faut lui proposer la présence décalée de ces personnages, lui offrir la possibilité de se connecter avec eux et lui laisser l’opportunité de construire quelque chose avec eux, ou non. Exceptionnellement, les clowns sont en trio ce jour-là, et débouchent dans l’unité protégée par l’escalier ; dans le couloir Eva déambule. A sa vue, le trio ralentit son rythme physique, réduit le volume sonore à son strict minimum, et s’inscrit dans une « hyper-présence », c'est-à-dire dans un jeu essentiel et dans une écoute intense qui donnent de la densité au moment présent et à la qualité de la relation entre les quatre personnes. Eva s’immobilise, elle voit les nouveaux arrivants mais les regarde sans grande attention dans un premier temps, elle paraît encore « loin en dedans »… Petit à petit son regard se précise, ses yeux s’animent, elle commence à observer, à scruter même. Les clowns commencent un jeu tout en finesse et non verbal : ils s’interrogent eux aussi, et comme à la merci de la résidente ils cherchent dans le jeu à déceler ce qu’elle souhaite. Extérieurement il ne se passe rien, ou pas grand chose, mais vu de l’intérieur le quatuor est dans une interaction très fine et très intense qui donne de l’importance à chaque micro geste, à chaque petite réaction. La résidente a toujours les sourcils froncés, elle passe d’un personnage à l’autre, mais visiblement elle n’est pas inquiète.  Les clowns poursuivent leur jeu non-verbal en l’amplifiant au fur et à mesure. La scène dure cinq bonnes minutes en silence et en corps jusqu’à ce qu’un des clowns tombe tout doucement en arrière, droit comme i. La résidente  a alors une réaction franche et affirmée : elle tend le bras et a même recourt à la parole, « attention… ! » dit-elle. Grâce à son injonction, le clown ne tombe pas. Ce sera le seul mot sensé qu’elle dira, mais à compter de ce moment-là, ses yeux s’illuminent, la résidente semble plus en prise avec ce qu’il se passe et s’investit elle aussi physiquement dans le jeu. Au fil de ce jeu non verbal et absurde, la résidente devient radieuse, puis elle semble s’amuser franchement, et enfin, elle rit…

« Monsieur Radieux » et le mime…
Lorsque « Monsieur Radieux » arrive en fauteuil roulant dans la salle commune il n’a encore jamais vu les clowns. Son regard est d’une intensité incroyable. La personne qui l’accompagne prévient qu’il ne parle pas. Rapidement le duo se tourne afin d’être sans son axe de vision. Soudain l’un des deux comédiens entreprend une danse mimée afin de se présenter, qui permet à la fois de réduire la distance le séparant du résident, mais aussi de lui signifier le « Bonjour ». Le regard de « Monsieur Radieux » s’éclaire progressivement devant ce jeu silencieux. Lorsque le clown finit par avancer la main en dernier ressort, il est accueilli par un sourire de joie et de libération. Mais il en veut plus. « Monsieur Radieux » garde le contact physique avec le premier clown et interpelle du regard le second. Visiblement, il l’enjoint de se présenter aussi. Face à la nouvelle « danse du bonjour », c’est maintenant tout son corps qui écoute et comprend l’histoire gestuelle qui se déroule devant lui. Quand le deuxième clown les rejoint, ils forment un trio qui interroge par le regard le monde et les gens. Les comédiens ont d’abord construit un jeu non verbal pour le résident, puis dans un second temps ils en créent un avec lui. A compter de ce jour, les clowns ont précisé encore davantage le jeu basé sur le mime. Plus le jeu est clair et précis, plus il fait sens pour « Monsieur Radieux ». L’effet non induit de ces saynètes fait aussi sens pour le groupe qui souvent ne perd pas une miette de se qui se déroule autour d’eux.


Clowns de l'association Larubaliz avec des résidentsEn conclusion
C’est la rencontre d’une des spécificités de ce personnage de théâtre et d’une des composantes des maladies neuro-dégénératives qui fait la pertinence de cette proposition artistique comme outil de communication. Chez le clown le langage physique et le corps émotionnel sont des points fondamentaux de son expression et de son rapport au monde. Chez les personnes désorientées et atteints de troubles démentiels, la possibilité de s’exprimer dans d’autres modes d’expression offre un moyen de prendre part au présent et d’affirmer son existence.
Par ailleurs, il convient de revenir sur plusieurs points importants. Premièrement, s’il arrive aux clowns d’isoler un mode de langage parce qu’il est le plus pertinent face à une situation, de manière générale les comédiens mixent les portes d’entrée dans le but d’affirmer des potentialités, de restaurer du lien, ou d’ouvrir de la communication. Chaque personne rencontrée est singulière. Les clowns sont en permanence dans le glissement d’un langage à un autre, voire dans un mélange afin d’inventer le mode de communication qui corresponde à la personne et à l’évolution de sa maladie. Deuxièmement cette possibilité de travail en finesse est rendue possible parce qu’il s’inscrit dans une collaboration effective avec les équipes. Les échanges, les comptes-rendus, les réunions de synthèses permettent aux comédiens d’ajuster et de préciser leur jeu. Il s’agit d’avoir une vision globale de la personne tout en lui offrant des possibles et une place dans le moment présent. Les familles qui assistent par hasard à un changement chez leur proche en présence des clowns ne s’y trompent pas. Elles n’hésitent pas à venir voir les comédiens en civil pour parler de ce qu’il vient se jouer et pour évoquer le passé du résident. Enfin, c’est la régularité de ce programme et sa pérennité qui rendent possible la précision et l’approfondissement de la relation avec les résidents. Chaque venue est comme un épisode d’une série : pour certains il s’agit d’une suite ; pour d‘autres d’un perpétuel renouveau ; pour d’autres enfin une invention sur le moment. Pour les soignants il peut s’agir d’une aide, d’un regard neuf sur un résident, d’un temps de plaisir.  Pour les familles, d’une redécouverte, d’une restauration d’un lien souvent abîmé ou complexifié par la maladie. A tout le moins, il s’agit d’un moment de vie et de partage.


Catherine Steelandt
Responsable Animation et Vie Sociale
RMS BTP Les Floralies

Frédéric Péchin, Pauline Woestelandt.
Association Larubaliz
Fondateurs
09 52 70 14 33 / 06 18 60 05 22 / 06 63 28 23 93
asso.larubaliz@free.fr

Crédit Photos : Dalia Benaïs
dalia.benais@gmail.com 06 61 13 12 99.


Catherine Steelandt, Frédéric Péchin, Pauline Woestelandt.
mis à jour le 11/02/2010

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Vos réactions

1 réaction affichée dans cet article

Une Famille  :  Projet de vie

Il me semble que pour être réellement positive et ne pas risquer "d'infantiliser" les personnes âgées ou n'apparaître que comme des "pitreries" leur présence et leurs interventions doivent s'intégrer pour ce qui est du collectif dans le projet global de "l'animation et du prendre soin " et pour ce qui est de l'individuel dans le projet de vie individualisé du résident et cela si possible en collaboration avec sa famille lorsqu'elle est présente. A mon sens, c'est aussi toute la problématique de "l'animation" qui soit dit en passant fait partie du "budget hébergement "et est donc à la charge du résident et de sa famille.

le 02/12/2009 à 11:12

Commentaire modéré par l'administration du site 02/12/2009 à 14:12

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