Un entretien avec ALAIN ROZENKIER, sociologue.Direction des recherches sur le vieillissement (Caisse nationale d'assurance vieillesse).L'allongement de la durée de la vie, les divorces, la recomposition des familles...ont fait douter de la solidarité entre les générations. Que nous apprend la perte d'autonomie des personnes âgées sur le lien familial ? Alain Rozenkier. Il est vrai que dans un premier temps, les politiques publiques qui ont été menées en direction des personnes âgées en perte d'autonomie ont été plus ou moins accompagnées d'un discours déplorant le relâchement des solidarités familiales. On assiste depuis quelques années à une redécouvertedu rôle de la famille dans le soutien qu'elle apporte aux personnes âgées et plus largement, à une réévaluation des solidarités entre générations.En réalité, les solidarités entre générations s'exercent de deux manières, directe et indirecte. Indirecte à travers la protection sociale qui est un système de redistribution intermédié entre générations. Solidarité directe entre individus au sein de la famille dans la mesure ou celle-ci demeure le creusetprivilégié de la rencontre et de l'échange entre les différentes générations.L'allongement de la vie et la diminution de la natalité ont toutefois eu pour conséquence de modifier en profondeur la composition même de la famille : le nombre des générations a augmenté et le nombre des collatéraux (frères, soeurs, oncles tantes...) a diminué. Une enquête réalisée à l'initiative de la CNAV sur les solidarités familiales a fait apparaître que sur 100 personnes âgéesde 49 à 53 ans, 57 appartiennent à une famille de trois générations adultes.Dans ces familles à trois générations adultes, les écartes d'âge entre générations (distances générationnelles) sont courtes et la perte d'autonomie des parents appartenant à la génération charnière intervient une fois les enfants devenus adultes, voire même parents à leur tour. La mobilisation en directiondes parents âgés confrontés à des problèmes de santé ou de vieillesse est cependant fréquente puisqu'elle concerne un tiers environ de la génération dite "pivot" (49-53 ans) et 7 % des jeunes
A.R. Les enquête sur le terrain témoignent de l'ampleur de cette mobilisation. 88% des parents âgés déclarent recevoir au moins une aide occasionnelle de leur entourage, et la moitié mentionnent l'existence d'une aide régulière. Cette aide régulière est très fréquente lorsqu'il y a un réel besoin, que ce soit pour se déplacer dans le logement ou dans le voisinage, pour manger ou faire sa toilette. 84 % des personnes qui ont mentionné un tel besoin d'aide immédiat en reçoivent.En revanche, à peine plus d'un tiers des personnes reçoivent une aide régulière dès lors qu'elles peuvent accomplir seules, éventuellement avec difficulté, les actes de la vie quotidienne.
A.R. Occasionnel ou régulier, l'appui apporté par l'entourage se porte plus volontiers sur les activités extérieures : promenade, courses...qui arrivent largement en tête par rapport aux activités qui touchent à l'entretien du domicile (ménage, linge, papier...). Les soins personnels et les activités en rapport avec le corps sont moins souvent concernés.En règle générale, on peut dire que quand le besoin d'aide est important, l'aide apportée est fréquente. Si moins de 10 % des personnes âgées reçoivent une aide de leurs proches lorsqu'elles sont légèrement limitées dans l'accomplissement des actes de la vie quotidienne, plus de 40 % des personnes les plus handicapées en bénéficient.
A.R L'aide intergénérationnelle arrive toujours en second. Très "naturellement", c'est le conjoint qui, lorsqu'il existe, est le premier aidant.Mais un couple sur six bénéficie, à titre principal, de l'aide d'un descendant. En l'absence de conjoint, une personne âgée sur deux est aidée par un enfant. Au total, plus du tiers des parents âgés (36 %) reçoit un soutien régulier des enfants, proportion qui croit en fonction de l'intensité du besoin : un peu plus d'un parent sur cinq est aidé par un enfant lorsqu'il n'a aucune incapacité, mais presque deux sur trois le sont en cas de forte incapacité.
A.R. Non, un soutien familial bien développé n'implique pas un renoncement à l'aide professionnelle à domicile, laquelle concerne en fait un quart environ des parents âgés. L'aide professionnelle intervient en complément de l'aide bénévole. Plus le besoin d'aide est fort, plus fréquent est le cumul de ces deux types d'aide.Cependant, l'aide bénévole demeure déterminante : lorsque la dépendance est forte, très forte, voire extrême, seules 5 à 10 % des personnes à domicile ne bénéficient que d'une aide professionnelle alors qu'elles sont entre 40 et 60 % à vivre en domicile sans aucune aide professionnelle en recevant la seule aide dispensée par l'environnement.
A.R. Il s'agit d'efficacité. Les solidarités familiales s'expriment d'autant mieux qu'elles peuvent s'appuyer sur des infrastructures et des services qui permettent de concilier des responsabilités multiples : professionnelles, parentales (voire grand-parentales) et filiales.Sans politique sociale d'accompagnement des aidants, le risque d'"épuisement" et de rupture des solidarités familiales est grand - notamment pour les familles défavorisées qui n'ont pas les moyens de se payer les aides au répit.Propos recueillis par Yves Mamou.6 juillet 2001Références Bibliographiques- Attias-Donfut C. Le double circuit des transmissions. In : Attias-Donfut C. (ed). Les solidarités entre générations. Vieillesse, Familles, Etat. Paris : Nathan, 1999- Renaut S., Rozenkier A. Les familles à l'épreuve de la dépendance. In : Attias-Donfut C. (ed). Les solidarités entre générations. Vieillesse, Familles, Etat. Paris : Nathan, 1999-Bouget D., Tartarin R. (eds), Frossard M., Tripier P. Le prix de la dépendance. Paris : Cnav-La Documentation Française, 1990 : 414 p.- Attias-Donfut C., Rozenkier A. Les réseaux sociaux des personnes âgées en France. In : Kessler F. (ed). La dépendance des personnes âgées. Paris : Dalloz-Sirey, 1997- Attias-Donfut C., Renaut S. La dépendance des personnes âgées : une affaire de femmes? Retraite et Société, Cnav, 1996.- Renaut S. L'aide bénévole auprès des personnes âgées ou la place particulière de femmes aucoeur d'un principe de solidarité. LGDJ, Coll. "Droit et Société", 1999.- Joel M.E., Martin C. Aider les personnes âgées dépendantes. Arbitrages économiques et familiaux. Paris : ENSP, 1998 : 69-104.
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mis à jour le 21/11/2007
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