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Scandale dans les maisons de retraite ?

Lettre ouverte à J.F. LACAN


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PAR PHILIPPE GAUDON,Directeur d'établissement médico-socialDébut 2002, Jean-François Lacan, journaliste, publiait "Le scandale des maisons de retraite", une "enquête" volontairement provocante et sulfureuse sur certains aspects archaïques du secteur de l'hébergement des personnes âgées.Dès la parution, Agevillage a rendu compte du livre et ouvert sa page d'accueil aux réactions des organismes professionnels.Mais la parenthèse ne s'est pas encore refermée, puisque Philippe Gaudon, directeur d’Etablissement médico-social, a éprouvé le besoin de réagir aux excès deJean-François Lacan. Agevillage.com

Cher Monsieur Lacan,

Pas de malentendu ! Je partage un certain nombre de vos idées, ne conteste pas tous vos exemples, mais demeure sceptique sinon critique sur d’autres éléments sur lesquels je vais bien sûr insister.En premier lieu, votre vision soupçonneuse de l’action associative m’a beaucoup choqué.Le secteur compte sans doute quelques brebis égarées, mais on ne peut, comme vous le suggérez, mettre « tout le monde dans le même sac ». Car l’éthique associative que beaucoup de nos voisins européens nous envient, existe bel et bien !Certes, ce terme a été beaucoup galvaudé, mais nos statuts, nos engagements bénévoles, nos règles de bonne gestion traduisent le plus souvent ces valeurs.Comme vous Monsieur Lacan, je fréquente beaucoup les maisons de retraite. J’y observe des personnels attentifs, prévenants et, le plus souvent, souriants malgré des conditions de travail difficiles.J’y observe également des cadres dirigeants impliqués dans la vie quotidienne des résidents, ayant un mot personnel pour chacun d’eux, l’œil à tout ce qui pourrait révéler un dysfonctionnement ou une dérive.Il m’arrive aussi d’y déjeuner en présence des représentants du Conseil d’établissement qui décrivent un fonctionnement très démocratique, aux conséquences concrètes et bénéfiques.Croyez-vous sincèrement que sans cette dimension d’engagement, les directeurs continueraient à vivre et à subir les difficultés liées à la situation financière ou administrative de leur établissement ?Mais venons-en, si vous le voulez bien, aux quelques éléments majeurs que vous développez dans cette « enquête » qui ne souscrit guère – faute de nuances - aux critères méthodologiques du genre.

Enquête ?

La planification en question.Voilà bien un domaine où, comme vous le décrivez, notre pays pourrait être plus performant ! Au plan gérontologique comme en d’autres domaines de l’action médico-sociale, on ne sait pas - ou on ne veut pas - savoir compter ! « Politique de l’autruche » à l’égard d’éléments démographiques, sociaux, épidémiologiques qui encouragent le développement d’une économie parallèle qui échappe à toute forme de contrôle et peut effectivement produire le pire !Cette absence d’anticipation entraînera fatalement une absence de programmation laquelle, en dépit des espoirs entrouverts par la loi du 2 janvier 2002, va se heurter à la rigueur des « enveloppes fermées » et aux méthodologies souvent douteuses des schémas départementaux même « new look ».On peut d’ailleurs s’étonner du fait qu’au plan individuel on ne dispose pas aujourd’hui d’outil de mesure de la charge en soins nécessaires aux usagers validé par la loi et donc opposable ! La quadrature du cercle en somme…Responsable… et coupable.La responsabilité va devenir dans les années à venir un problème majeur du fait de la « judiciarisation » croissante des rapports entre les usagers et les institutions qui les accueillent. Héritage d’une culture anglo-saxonne dont on ne fait que commencer à mesurer les effets.La « loi du silence » que vous dénoncez ne survivra pas à l’information du devoir légal de dénonciation des citoyens, quel que soit leur statut (famille, salariés, bénévoles …) que nous avons le devoir de former aux risques qu’ils encourent, non à parler, mais à se taire !De ce point de vue, n’en déplaise à l’honorable député qui tentait d’opposer la maltraitance à domicile à celle en institution, il en est de même, je vous l’accorde, dans ces deux circonstances.Et pourtant, Dieu sait si l’intéressé est bien placé pour apprécier la faiblesse des moyens des maisons de retraite par rapport à d’autres types d’institutions médico-sociales !Ironie du sort, c’est ce parlementaire qui aura été rapporteur de cette même loi du 2 janvier 2002, qui consacre de larges volets à l’obligation d’évaluation de la qualité et protège les salariés qui dénoncent les actes de maltraitance ! Qui s’en plaindra ? N’est-il pas là question de non-assistance à personne en danger ?Preuve que personne n’est parfait… et que tout le monde peut progresser…Mais à chacun sa mission et aux autorités administratives et judiciaires de faire le leur et d’échapper aux éventuelles pressions que vous dénoncez fort opportunément !

Un double langage…

Le renforcement des procédures de contrôle, leur systématisation est une bonne chose.Encore faut-il dans ce domaine avoir les moyens de ses ambitions ! Nous sommes aujourd’hui rompus à ces formes d’injonctions paradoxales que la réforme de la réforme, de la réforme (…) de la tarification des EHPAD illustre parfaitement.Cette réforme, sans douter de ses bonnes intentions, est la parfaite illustration technocratique du « qui paye quoi », jeu de société, hérité d’une décentralisation inachevée et génératrice d’inégalités que nous ne manquons pas de dénoncer.La sécurité incendie constitue également une belle démonstration de double langage. La mise en conformité des exigences de la réglementation coûte cher ! Or, dans ce domaine comme dans tant d’autres les aides à l’investissement (subventions des collectivités territoriales, CRAM…) se font rares.Alors à qui de payer ? Aux résidents bien sûr ! Quand ils le peuvent !Sinon, le Maire devra-t-il systématiquement fermer les institutions non conformes ?Et les directeurs peuvent-ils faire respecter scrupuleusement la réglementation en matière de distribution des médicaments ?Vous le savez, dans tous ces domaines, chacun, pratique le funambulisme… sans filet !Vous avez dit qualité ?Vous doutez de la démarche qualité qui selon vous relève « … de l’imposture ou de la naïveté » (p. 90).Contrairement à ce que vous affirmez, cette pratique peut contribuer à mettre à jour les problèmes, à définir des « bonnes pratiques » professionnelles et surtout à identifier les moyens nécessaires au service personnalisé rendu au résident.Cette démarche qualité aura pour mérite d’imposer les contrats de séjour clairs que vous appelez de vos vœux (p. 127), mais aussi des règlements intérieurs garants des droits et libertés des personnes…Quant aux personnels que vous fustigez, ils sont plus souvent victimes que bourreaux. Victimes des conditions de travail, du manque de formation et de qualification, de concertation, qui les laissent démunis face aux processus psychologiques identificatoires engagés.Paulette, dont vous nous racontez la dérive (p. 94), n’a t-elle pas été tout simplement victime de ce fameux « burn-out » ou d’une décompensation dont personne ne peut prétendre être à l’abri, surtout lorsque l’expression du ressenti n’est pas possible ou autorisée (groupes de contrôle). Il n'est pas prouvé que des institutions puissent devenir perverses ou névrotiques, ou que des pathologies pénalisent collectivement des salariés.Oui, il faut assimiler que « l’autre », « le vieux », c’est Moi. Mon reflet dans le miroir du temps qui génère une angoisse dont la résolution ne peut passer que par l’expression et la conscience. Et ne nous dites pas que les travailleurs sociaux sont les moins bien placés pour conduire ou diriger ces établissements, convaincus qu’ils sont de détenir la vérité et de l’imposer au mépris des libertés individuelles des usagers (P. 73). Qui mieux qu’eux est formé aux sciences humaines, au respect, à l’écoute ? Les purs commerciaux ? J’en doute !Là encore faut-il ne pas confondre le concept d’institutions perverses et la psychopathologie individuelle dont les métiers du social ne sont bien sûr pas protégés pour l’exposition (le pire), ou la réparation (le meilleur).

8 milliards d'euros

Les gestionnaires que nous représentons ne clament pas comme vous le prétendez (p. 92) que tout va bien ! Comment le pourraient-ils… alors qu’on a laissé se développer des disparités énormes entre les différents secteurs de l’action médico-sociale. Je pense bien sûr au secteur du handicap où pour un degré de dépendance assimilable, on constate des différences de moyens en personnel de 1 à 3.L’ADEHPA que vous citez, a eu le grand mérite de chiffrer les moyens nécessaires à une prise en charge décente des personnes accueillies en maisons de retraite : 8 milliards d’euros.Comment ne pas conclure ?Le degré d’évolution d’une société s’apprécie dit-on par sa capacité à accompagner les plus démunis ? Sommes-nous - comme vous le prétendez - condamnés ou à bout de souffle ? Et si c’est le cas à qui la faute ? A tout le monde, donc à personne … comme toujours !A l’absence de lobbys efficaces, aux familles le plus souvent soulagées d’apporter une solution à leurs tourments, faute de mieux !Il en est de cette affaire, au plan de la responsabilité, ce qui a été observé dans les procédures de déportation et d’extermination pour reprendre votre référence au nazisme (p. 31).Chaque maillon de la chaîne a la faculté de renvoyer la culpabilité au maillon précédent. « On ne pouvait pas faire autrement » ! « Et passe à ton voisin la culpabilité ! »Je partage votre avis. Dans un tel réseau organisé, le pilote et donc la responsabilité majeure relève en premier lieu de la puissance publique qui sait, à ses heures, pratiquer les contrôles (en se trompant souvent de cible) ou l’arbitraire budgétaire.Mais vous avez choisi d’endosser la casaque du vertueux pourfendeur, dénonciateur d’une réalité qui, pour être en certains lieux encore vérifiable, nous apparaît à nous gestionnaires quelque peu passéiste et pessimiste.Votre témoignage est utile mais risque de caricaturer un secteur qui a justement besoin d’encouragements.Alors, s’il vous plait, Monsieur Lacan, soyons alliés et pensez un peu à ces responsables qui se débattent dans des difficultés quotidiennes et aidez les dans ce qui constitue le plus souvent pour eux un réel engagement au service des personnes âgées.Votre talent et votre soutien seront certainement très utiles pour ce qui nous réunit : la volonté d’améliorer le sort de nos aînés, qui passe essentiellement comme vous le suggérez fort justement par une volonté politique mieux affirmée.Philippe GaudonDirecteur d’Etablissement médico-social.



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