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Le point de vue de Jérôme Pellissier

L'entrée dans la vieillesse

Souvent, on réduit le vieillissement et la vieillesse aux seuls aspects individuels et physiques. Autrement dit à la diminution de certaines capacités et, point culminant de nos craintes, à la « dépendance » (c’est-à-dire au « handicap »). Souvent, ainsi, on oublie de considérer d’autres aspects.

A commencer par la distinction entre vieillissement physique et vieillissement psychique, entre la notion de « dépendance » et celle d’« autonomie ». Il faut insister sur ce point : une personne peut être physiquement dépendante, avoir besoin d’aide pour se lever, se laver, s’habiller, manger, etc., et être psychiquement autonome, c’est-à-dire apte à savoir et à décider de ce qui est bien pour elle, de son mode et de son lieu de vie.Confondre les deux conduit de trop nombreuses fois à ne plus respecter l’autonomie et la liberté de choix de la personne.Et puis, surtout, on oublie que le vieillissement et la vieillesse ne sont pas qu’une affaire d’individus. Nous sommes des animaux sociaux ! Toute personne, chacun d’entre nous, vit et vieillit aussi en interdépendance permanente avec ses proches et en fonction du regard que la société porte sur lui.

L’entrée dans cette période de la vie qu’est la vieillesse possède des points communs avec le passage de l’adolescence à l’âge adulte.Que fait l’adolescent ? Il doit accepter, sauf à refuser de devenir adulte, les changements de son corps et de son esprit, il doit accepter de ne plus jouer le même rôle au sein de sa famille, il doit accepter de prendre, dans la société dans laquelle il vit, une nouvelle place. Bref, il doit accepter de n’être plus physiquement, familialement, socialement, un enfant.L’individu âgé est également confronté à des changements physiques, familiaux, sociaux. Le corps n’est plus « tout-puissant », les enfants ont grandi, la retraite ouvre la perspective d’un long temps libre.Face à ces changements, on pourrait dépeindre la réaction de ce « senior idéal » qu’imaginent les publicitaires. Les changements physiques ne l’empêchent pas de profiter d’un certain nombre d’activités et de plaisirs, sa famille le voit devenir un grand-père dynamique, la retraite lui permet enfin de vivre pleinement ses passions et ses hobbies, voire d’investir son savoir et/ou son savoir-faire dans des activités associatives ou non-lucratives, sans oublier une vie amicale débordante…On voit vite qu’un tel mode de vie lors de l’entrée dans la vieillesse implique un certain type de vie préalable : il faut disposer, au moment de la retraite, d’un patrimoine financier important, d’un important réseau amical et d’un « capital culturel et intellectuel » qui rend l’individu apte à prendre en main son destin, à planifier son temps, etc. On comprendra qu’un individu pauvre, culturellement et socialement oublié, dont le métier, répétitif, n’ouvrait sur l’apprentissage d’aucune autonomie, d’aucun savoir, d’aucun réseau amical, est déjà en partie perdant lorsqu’il arrive vers la vieillesse.

On voit également que cette manière de vivre dépend énormément de la société dans laquelle on vit : si le moindre handicap, la moindre défaillance physique est perçue comme un signe de maladie et de déclin ; si les savoirs et les savoir-faire de la personne sont considérés comme périmés ; si les lieux de vie sociale et culturelle sont inexistants ou rares, l’individu, aussi énergique soit-il, va se heurter à l’indifférence et au rejet – et risque de se rejeter lui-même.Et encore n’avons-nous évoqué là que les débuts de la « vieillesse ». Dès que survient le handicap, dès que l’individu ne peut plus apparaître comme ce « brillant senior », la société ne cesse de lui renvoyer une image de lui-même centrée sur le déficit et le déclin. Inadapté, réactionnaire, réfractaire au progrès, laid, lent, radin… la liste est longue des stéréotypes stigmatisants que notre « culture quotidienne » colle sur le dos des vieux et auxquels les vieux ne peuvent pas toujours échapper : comment conserver une idée et une image positives de soi, quand la société qui vous entoure ne voit plus en vous qu’un « corps inutile à entretenir ». Le mot « dépendant » est alors lancé comme un reproche, et les individus vivants s’effacent derrière le « problème économique ».Pour tous ceux qui considèrent que les aspects sociaux, culturels, symboliques, ne comptent pas, « les vieux coûtent cher ». Pour tous ceux-là, « les vieux coûtaient cher » avant l’été. Ils vont « coûter encore plus cher » désormais.Et, quelle coïncidence, on reparle de l’euthanasie.Jérôme Pellissier.Vous souhaitez réagir : rejoignez notre forum sur le thème «Vieillir aujourd'hui et demain, comment ? ».


Jérôme Pellissier - sociologue et écrivainauteur de « La nuit, tous les vieux sont gris »
mis à jour le 21/11/2007

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