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Les chroniques de Jocelyne Wrobel, sous-directeur au Conseil général deCôte d'Or

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Jocelyne Wrobel, est sous-directeur au Conseil général de Côte d'Or

Après ce fameux été particulier où la France a découvert qu’elle vieillissait, la presse s’est emparée d’un sujet qui ne l’intéressait pas quelques semaines plus tôt, jugeant qu’il y avait matière à scoop et à business après tant de décès concomitants.Le sommet du business médiatique le plus décadent a été atteint par l’émission de Canal Plus diffusée le lundi 15 septembre 2003 et intitulée “Lundi investigations 90 minutes - personnes âgées : le business des mouroirs”.

Une vision réductrice de la gérontologie

Selon Canal Plus, la problématique de l’accompagnement des personnes âgées est simple : les maisons de retraite sont des commerces à but lucratif où l’on maltraite les personnes âgées pour leur soutirer leur argent. Et manifestement, elles en ont puisque l’on parle “d’or gris”.Ainsi donc, les fonctionnaires de l’Etat, des collectivités territoriales, familles, parents et amis laisseraient à l’abandon les personnes âgées dans des lieux infâmes afin de permettre à quelques grands groupes commerciaux de s’enrichir et de faire du profit avec cotation en bourse...En dehors des quelques journalistes de cette émission qui, ouf ! sont les représentants- défenseurs du bien public et de l’intérêt général, le reste de la France est donc d’une incompétence rare, d’une ignominie incommensurable et d’une lâcheté sans borne.Mais pour qui nous prend-on ?

Le sensationnel, c’est du profit

Si des établissements méritent d’être fermés, que Canal Plus se rassure, nous n’avons pas attendu les leçons de morale de cette chaîne cryptée pour nous préoccuper de la maltraitance institutionnelle.Je ne m’attarderai pas sur les affirmations erronées ou les amalgames à caractère sensationnel utilisés tout au long de l’émission, mais je reprendrai seulement les points qui montrent la malhonnêteté intellectuelle de ses auteurs :

  • la voix off du reporter précise que les fonctionnaires étant tenus à l’obligation de réserve, ils ont été obligés d’utiliser une caméra cachée pour interviewer à son insu une inspectrice de la DDASS. Dans le même temps, ils interviewent un directeur de DDASS à visage découvert et sans problème.Depuis quand l’obligation de réserve interdit-elle aux fonctionnaires d’être interviewés ?Quelle confusion de vocabulaire, de sens donné aux mots !
  • La visite en Côte-d’Or du Premier Ministre : les auteurs de l’émission ont obtenu l’autorisation de faire un reportage dans la maison de retraite visitée par le Premier Ministre précisant qu’elle n’a pas été choisie par hasard par le service communication de Matignon, mais parce que c’est la “Rolls Royce” des maisons de retraite !Quelle ânerie ! La maison de retraite de Fleurey-sur-Ouche a été choisie parce qu’elle accueille des personnes très dépendantes (GIR moyen pondéré 830) et parce que l’association gestionnaire gère aussi un service d’aide à domicile. Or, le Premier Ministre et le Secrétaire d’Etat aux personnes âgées souhaitaient débattre avec les acteurs du soutien à domicile.Il est à observer que ce débat, de près de deux heures avec les acteurs du soutien à domicile et d’une grande liberté de ton, n’a intéressé aucun des journalistes présents à la visite de la maison de retraite sauf un : le représentant de l’agence France Presse...Ah ! Le sensationnel !Pour ma part, je suis fière que la Rolls Royce des maisons de retraite accueille une grande part de résidents bénéficiant de l’aide sociale à l’hébergement : le luxe est enfin à la portée des plus démunis !
  • En ce qui concerne les interviews réalisées dans cette maison de retraite côte-d’orienne, les deux personnes qui se sont déclarées très touchées de la visite du Premier Ministre n’ont évidemment pas eu le plaisir de se voir passer à la télévision... Quant au vieux monsieur au verre d’eau, contrairement aux dires de la voix “off”, son épouse n’était pas décédée le matin même...Mensonge et sensationnel font bon ménage pour faire du business !
  • Le service public honore la presse audio-visuelle

    Heureusement, l’émission d’Elise Lucet intitulée “Vieillir ensemble ?”, bien documentée, pleine d’humanité et de sensibilité, est venue montrer le 23 septembre sur FR3 dans “Les dossiers de France 3”, qu’il est encore possible de faire des émissions de qualité.En tout cas, que Canal Plus dénonce le business de “l’or gris” pour pratiquer le business du sensationnel et du journalisme sans éthique et sans déontologie pour faire de l’audience ne manque pas de piquant.A tous les journalistes qui désignent des coupables à la vindicte populaire sur la base de reportages à charge ne respectant pas la dignité des personnes mises en cause, je dirai simplement : « et vous, quand et comment devrez-vous un jour rendre compte de vos méthodes qui sont une injure faite à la liberté de la presse ? »



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