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Chronique du Docteur Pierre Guillet : Les cinq piliers du bien vieillir - Chap.5

le 4ème pilier : la vie affective


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Sans contact avec les vieilles personnes, les enfants grandissent dans une vie en quelque sorte sans "fondement",
ils sont en permanence collés au présent.


50 % des Parisiens vivent seuls, 65 % des femmes âgées sont isolées.  Or,  l'homme ne peut pas survivre isolé, sans aimer et être aimé, sans échange affectif avec d’autres humains.  Au cours de la vie, on perd de vue, les uns après les autres, les amis avec lesquels on a vécu, ceux de l'enfance, ceux de l'école, ceux du travail. Puis, après la retraite, des amis, des parents meurent, d'autres s'éloignent.  Dans les familles, les ruptures se pérennisent et, un jour, on est surpris, en hospitalisant telle personne âgée, de constater qu'elle n'a plus un seul ami et qu'il y a autour d'elle un désert de vie affective. 

« Angèle, par exemple, avait toujours pensé qu'on ne pouvait plus se faire d'amis après quatre-vingts ans.  Ses petites-filles, mariées, n'habitaient plus Paris.  Une de ses deux filles vivait en province.  Elle ne comptait donc que sur son autre fille, qui demeurait à proximité de chez elle.  Avec réticence, elle est venue un jour à une conférence sur l’avancée en âge.  Pour « voir », disait-elle, et elle s'est ensuite inscrite à un groupe de  « mémoire ».  Tous les jeudis, elle rencontrait les dix ou douze retraités du groupe.  Après des jeux, des exercices, chacun exposait ses difficultés de mémoire, un peu les mêmes pour tous, un peu différentes aussi.  Les participants au groupe décidèrent d'écrire à plusieurs une page de l'histoire d’un quartier de Paris entre 1920 et le début de la guerre de 1940. 

Angèle était assidue et se rendit compte qu'elle était moins amnésique qu'elle le pensait.  Elle décida alors de se joindre au groupe d'initiation à la gymnastique, pour retrouver dans son corps un peu de souplesse, d'équilibre, donc de sécurité.  Un jour, elle dut être hospitalisée et subir une grave opération : à quatre-vingt-deux ans, l'hospitalisation est une dure épreuve. À sa grande surprise, ses amis du groupe sont venus la voir tous les jours, aussi souvent, sinon plus, que sa fille.  Une amie prépara sa maison pour son retour et s'installa chez elle pour l'assister pendant les premiers jours.  Angèle sait aujourd'hui que sa famille s'est agrandie ; sa convalescence a été plus rapide que celle d'autres vieilles personnes parce qu'elle était plus en forme avant d'en­trer à l'hôpital, et plus entourée après.  Elle n'a eu aucun besoin des services de soins à domicile, de ces services, comme elle disait : « pour personnes âgées ».

L'éclatement des familles, la mise à la retraite précoce, ont considérablement accru le risque de solitu­de. À aucune autre époque de notre histoire, autant de gens n'ont connu une telle situation.  L'isolement et le vide affectif sont devenus un des plus grands risques du mauvais vieillisse­ment et au moindre incident de santé, cette solitude devient un obstacle au maintien à domicile. On s’en est particulièrement aperçu lors de la canicule de 2003.

Il est faux de dire et de répéter qu'avec le grand âge, on ne peut plus se faire des amis.  Même à quatre-vingt-dix ans, des gens qui ne se connaissaient pas hier deviennent, après une rencontre ou une action réalisée ensem­ble, inséparables. Ces rencontres sont aussi très riches avec les plus jeunes.


La vieillesse est la compagne de l’enfance. Les liens de tendresse qui se créent entre le petit enfant et ses grands-parents sont un facteur très important de leur épanouissement réciproque. Les enfants apprennent de leurs grands-parents comment leurs parents ont été tout petits ; cela les situe par rapport à eux. Sans contact avec les vieilles personnes, les enfants grandissent dans une vie en quelque sorte sans "fondement", ils sont en permanence collés au présent. Enfants, parents, grands-parents, tout le monde vieillit. Vieillir, c’est évoluer et c’est changer. Les enfants attendent avec impatience ce changement qui les rendra plus grands, plus fort. Les vieux, au contraire, préfèrent leur passé, qu’ils ont souvent idéalisé : il est rassurant car il ne change pas. Pourtant, ensemble, les enfants et les vieux peuvent donner un sens à la continuité de leur histoire.

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