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Chronique du Docteur Pierre Guillet : Les cinq piliers du bien vieillir - Chap. 3

Le deuxième pilier : Bien vivre chez soi.


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Le domicile reste le lieu de vie de l’immense majorité des personnes même très âgées, ( 90 % des plus de 75 ans ) et la vie en institution ne progresse, en fait, qu’aux “ grands âges ”.

Le deuxième pilier d'un bon vieillissement, après la qualité des ressources, c'est la qualité du logement.
  Un logement vétuste ou inadapté ne fait qu'ajouter aux difficultés du grand âge. On peut longtemps se contenter d'une cuisine mal aménagée, d'un escalier pénible ou de dénivellations à risques.
Puis, vient une incapacité, un trouble de la marche, une insuffisance cardiaque ou respiratoire, et le maintien à domicile devient impossible parce que les toilettes sont peu accessibles, les meubles encombrants et mal adaptés.

Un logement vieillit plus mal qu'un être humain. Sans entretien régulier, l'appartement chaleureux, ce territoire intime et familial auquel tous les souvenirs sont ratta­chés, peut devenir un piège. A la suite d’une fracture du col du fémur ou d’un autre accident, on se voit contraint de demander un placement parce que le retour dans un logement inadapté n’est plus possible. On accuse alors la maladie ou l’accident d’être responsable d’une perte d’autonomie, alors que c’est l’état du logement qui est en cause.  

A la suite d'une réunion où j'avais parlé de ces aménagements de logements, plusieurs personnes ont revu leur installation.  Martine est venue dire comment elle a aussitôt changé la place des objets lourds dans sa cuisine, fait modifier l'évier et le réfrigérateur de façon à pouvoir circuler sans obstacle et à faire moins d'efforts pour cuisiner. M. et Mme R., de leur côté, habitaient un appartement au sixième étage sans ascenseur.  On a souvent parlé ensemble de cet obstacle pour les années à venir.  Pendant longtemps, ils m'ont dit : « À soixante-quinze ans, nous n'avons plus beau­coup de temps à vivre.  Il n'est pas question de quitter un endroit où nous vivons depuis quarante ans ». Un jour, ils ont pourtant accepté d'exposer ce problème à un service de leur mairie.
Quelques années plus tard, je leur ai présenté un couple de retraités qui venaient de changer d'appartement à plus de quatre-vingts ans.  Après sept ans de réflexion et de maturation, ils ont fini par échanger leur appartement contre un grand studio plus moder­ne, au deuxième étage d'un immeuble neuf avec ascenseur.  Ils sont allés au bout de leur vie dans ce lieu plus facile d'accès et plus confortable. »

 Vivre à domicile ne signifie pas naître et mourir comme autrefois dans la maison familiale.  Le lieu de vie doit être évolutif et adapté aux époques de notre vie : l'enfance, la vie en couple, la vie avec les enfants, la retraite et, parfois, la solitude.  Bien avant que la crise ne vienne révéler les nombreux risques liés au logement, on  devrait penser à adapter celui-ci en fonction de ses propres besoins, qui évoluent avec le temps.

Cette adaptation « à la carte » peut se faire grâce à la participation d’un regard neutre : tous les intervenants à domicile en qui l’on a confiance, et particulièrement les médecins généralistes, peuvent aider à faire prendre conscience des changements nécessaires du lieu de vie.
Au quotidien,  les personnes considèrent  leur logement plus comme un lieu de souvenirs que comme espace de sécurité. En gérontologie, que ce soit à domicile ou en institution, lorsque nous rencontrons des gens très âgés au moment de l’apparition d’une nouvelle dépendance, ils sont très enfermés dans leurs difficultés du moment. Entre eux et nous, il risque d’y avoir un malentendu, car leur aspect extérieur fragile, masque ce qui fut leur trajectoire de vie et les différents personnages qu’ils ont été. Dans leur tête se mêlent ce qu’ils nous donnent à voir de leur personne et ce qu’ils ont vécu.

« Je me souviendrai ainsi longtemps des dernières années vécues par Angeline. Cela avait pris de l’importance pour moi, sans doute parce qu’elle m’avait souvent raconté des épisodes de sa vie. Bien plus tard, elle avait alors plus de 90 ans, elle commença à ne plus pouvoir se laver seule, mettre certains habits, faire ses courses et tout le ménage. Elle qui s’était toujours occupée de sa famille, avait besoin d’aide. Elle accepta d’être accueillie pendant un mois d’été dans une petite unité de vie pour personnes dépendantes. Elle y revint ensuite de plus en plus souvent pour de courts séjours.
Le projet d’un déménagement définitif dans ce lieu de vie mûrit lentement. Elle donna aux uns et aux autres, un jour des meubles, un autre de la vaisselle, un autre encore des vêtements, ne gardant pour elle que ses objets intimes.
Son installation définitive dans la petite maison d’accueil fut vécue comme une fête par elle-même, ses amis, et les autres résidents de la maison. Elle fut très heureuse de cette décision, à nouveau elle se sentait dans « sa »
maison. Trois jours après, elle mourut. »

On peut interpréter diversement cette fin de vie, mais pour les résidents qui avaient accueilli Angeline, leur tristesse fut vite remplacée par le souvenir heureux de la fête qui avait marqué sa décision sereine d’être accueillie dans une vraie maison.



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