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Les lauréats de l'opération « Lettre à » 2010 de la FNG

Des choses à dire encore avant qu'il ne soit trop tard et beaucoup d'émotions à faire partager


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L’opération "Lettre à…", créée par la Fondation Nationale de Gérontologie en 2001, a pour vocation de donner la parole aux personnes âgées résidant à leur domicile ou en établissement, en leur proposant d'écrire une lettre sur un sujet qui leur tient à coeur. Les lettres sont ensuite transmises à un jury.
Plus de 3500 lettres ont été écrites par des personnes âgées. Lors de cette 10ème édition lancée en partenariat avec La Fondation d'entreprise La Poste et Sodexo, la FNG a reçu 365 lettres, mobilisant 108 structures. Découvrez les émouvants courriers des 7 auteurs primés.

Rappel de l'intention. Dans le cadre de cette opération, la rédaction d'une lettre, individuelle ou collective, représente pour les personnes âgées une opportunité d'expression personnelle sur un sujet qui leur est cher. Il ne s’agit pas uniquement de récits de souvenirs, mais de l’expression libre de leurs opinions, attentes, critiques.
"Lettre à…" permet de rompre l’isolement, de maintenir le lien social, d'être à l'origine de liens intergénérationnels puisque ces lettres sont lues par tous, y compris les plus jeunes.
Les auteurs peuvent ainsi transmettre par écrit leurs réflexions et idées et contribuer à améliorer les relations entre les générations, comme le regard que la société porte sur les personnes âgées.
Résidents en établissements, personnes âgées à domicile et connues des services d'aide à domicile, habitués des foyers-clubs, tous ont été appelés à témoigner en participant à cette opération nationale.
La liberté d'expression des personnes qui est sollicitée et encouragée se trouve parfois confrontée aux tabous sociétaux et institutionnels, voire à la censure. Certaines paroles étant perçues comme particulièrement dérangeantes ! Toutes ces raisons légitiment l'opération "Lettre à…".
Les animateurs et autres professionnels participent grandement au succès de "Lettre à…» en accompagnant  l’expression et en respectant la liberté des auteurs.

Prix "Coup de cœur"
Cher premier amour,
Je t’ai rencontré à l’âge de 18 ans. Tu étais mon cavalier au mariage de mon cousin qui épousait ta sœur.
Dès que je t’ai vu, mon cœur a chaviré. C’était la première fois. Ce fut la dernière. Un tel choc ne s’est jamais reproduit. Je n’ai rien dit, ni à toi, ni à personne.
J’ai su plus tard que de ton côté les mêmes sentiments t’animaient.
Mais tout comme moi, tu n’as rien laissé paraître.
J’ai épousé un autre homme que j’estimais. Mais je n’ai jamais ressenti ce coup au cœur, ni pour lui, ni pour un autre.
Je pensais souvent à toi qui était si beau.
A l’âge de 80 ans, nous nous sommes retrouvés pour l’enterrement de ta sœur. Nous avons franchi le pas et nous nous sommes avoués ce grand amour réciproque qui était resté le même malgré toutes ces années passées.
Tous ceux qui ont appris notre histoire nous ont traités d’imbéciles et nous avons été d’accord avec leur jugement.
Aujourd’hui encore, je regrette notre silence.
Anne-Marie, 96 ans

Prix "Réflexion/Transmission"
Vieillir longtemps
Non ! Assurément, ce n’est pas drôle de vieillir longtemps.
Autrefois, la vie était plus brève. Nous n’allons pas nous en plaindre.
De tels progrès ont été réalisés pour allonger cette vie mais, cela ne nous empêche pas d’évoquer le mauvais côté de la chose. Car maintenant, on ne peut plus rien dire, ni rien faire, sans se faire rabrouer. Par exemple, on ne peut plus prétendre qu’on est fatigué sans qu’on nous rétorque « qu’à notre âge », c’est normal et nous ne pouvons pas non plus affirmer qu’on est en pleine forme sans qu’on nous réponde que nous nous vantons.
On nous pousse souvent à nous occuper pour ne pas nous « encroûter » et si nous entreprenons quelque chose, on nous dira que : « ce n’est pas de notre âge ».
Alors que faire ?
Si nous nous trouvons dans un milieu de jeunes où les enfants braillent et cassent tout, des adultes avanceront : « qu’il faut bien qu’ils se défoulent ». Mais surtout, ne prétendez pas qu’à votre époque c’était beaucoup plus calme, on vous lancera alors des regards furibonds !
Donc, voyez-vous, ce n’est pas drôle de vieillir longtemps.
Ainsi, lorsque vous êtes invité, on vous réserve le fauteuil le plus confortable comme si vous ne pouviez pas poser vos fesses sur un siège ordinaire. Et si un invité apprend votre grand âge, il prétendra que vous ne le paraissez pas ! Mais ne donnez pas votre nombre d’années de retraite car on vous fera sentir que vous coûtez bien cher à la société.
Si, à un STOP, vous tardez à démarrer, on vous lancera : « Alors papy, on fait la sieste ».
Il faut reconnaître que tout cela n’est pas méchant. Les autres se rendent bien compte de votre position et perçoivent bien leur avenir avec une certaine angoisse. Ils verront que lorsqu’ils oublieront quelque chose, ils se rendront compte qu’ils perdent la mémoire.
Mais de toute façon, nous devons nous dire que nous avons le choix entre vivre avec ce temps ou le laisser vivre sans nous, alors nous devons supporter les éléments extérieurs qui ne nous plaisent guère car, le plus important, c’est la vie.
Jeanne, 85 ans

Prix "Témoignage de reconnaissance et d'affection"
Mon cher Papa,
Je vais enfin t’écrire tout ce que j’aurais dû te dire avant que tu partes pour le voyage dont on ne revient pas.
Tu as été le meilleur des pères, tu m’as tout appris, l’honnêteté, la bonté, le respect de soi et d’autrui, surtout la tolérance, et tant d’autres choses, car tu étais très cultivé.
Je t’ai beaucoup aimé, tu n’as jamais levé la main sur moi, tu ne criais jamais, tu n’élevais pas la voix, tu n’avais qu’à me regarder et … j’obéissais.
Encore aujourd’hui, tu restes un modèle pour moi.
Papa, je me souviens, lorsque tu m’emmenais sur ta barque, pendant les vacances d’été, nous traversions le Rhône, si impétueux, si dangereux à cette époque ; je n’avais pas peur, tu maniais si bien, si courageusement les rames.
Nous partions tôt, au lever du soleil, sous les branches, la rosée brillait comme des perles sur les toiles d’araignée, quel enchantement !
Nous passions une journée magnifique, tu pêchais, je jouais, maman ne venait pas, elle n’aimait pas … nous faisions griller les saucisses sur les braises d’un feu de bois et nous les dégustions entre deux tranches de pain, te souviens-tu papa combien nous aimions ce frugal repas ?
Nous rentrions à la tombée du jour, à la maison, on nettoyait les poissons, maman les faisait cuire, quel régal !
C’était le temps heureux de mon enfance, plus tard, lorsque j’avais 15 ans, tu m’as appris à valser.
Cher papa, tu es parti trop tôt, je n’avais que 21 ans, tu m’as tellement manqué !
Je suis une vieille personne, cependant je n’ai rien oublié, voilà pourquoi au soir de ma vie, je viens te dire merci pour tout ce que tu m’as donné.
Je t’ai tant aimé papa et je ne te l’ai pas assez dit.
Ta fille
Anne-Marie, 88 ans

Prix "Confidence"
A ma mère
J’aurais tant voulu savoir …
Je suis née début décembre 1943, tu m’as reconnue en février 1944.
Où étais-tu ? Et moi où j’étais pendant ce temps ? De cette époque je ne sais rien ni de ta vie ni de ma vie, je sais que j’ai été placée en banlieue parisienne chez deux nourrices, jusqu’à l’âge de six ans et demi. Je me rappelle très bien de mémé Boulé chez qui je me sentais bien, je sais que je pleurais quand tu venais me voir.
Pourquoi tu ne t’es pas occupée de moi pendant ma petite enfance …
Puis je suis venue vivre à Paris avec toi et « papa » que je n’avais jamais vu.
Le jour de mes dix-sept ans, nous n’étions que toutes les deux : tu m’as dit que « papa » n’était pas mon père, que ce n’était pas la peine de savoir qui était mon père, que cela ne me regardait pas, que ce n’était pas mon problème mais le tien … mais qu’il fallait que l’on remercie « papa » qui nous logeait et nous nourrissait.
Là, j’étais très en colère par cette révélation … nous travaillions toutes les deux !!! et moi depuis l’âge de treize ans et demi !!
Ces phrases, elles étaient restées en moi, j’avais besoin de te les écrire …
Les années ont passé, petit à petit la maladie a envahi ton corps et ta mémoire : depuis bien longtemps tu ne me reconnais plus, d’ailleurs nous ne nous sommes jamais bien connues, nous avons tellement manqué d’amour……. Un jour nous partirons, toi avec ton secret, notre secret, moi sans avoir connu ni su qui était mon père.
Je ne t’en veux pas … mais j’aurais tant voulu savoir !!!!!
Je voudrais dire à tous les adultes qui gardent un secret que leurs enfants aimeraient tant savoir.
Nicole, 66 ans

Prix "Ecriture" (ex æquo)
Vive la jeunesse,
J’ai du cesser de courir après le bus parce qu’il démarre bien plus vite qu’avant. Avez-vous remarqué les petits caractères que les journaux se sont mis à employer ?
L’autre jour, je suis tombée sur une vieille connaissance, elle avait tellement vieilli qu’elle ne me reconnaissait plus !
Je crois qu’on fait maintenant les marches d’escaliers bien plus hautes que dans le temps.
Je réfléchissais à tout cela en faisant ma toilette ce matin, ils ne font plus d’aussi bons miroirs qu’il y a quarante ans.
Vive la jeunesse !
Geneviève, 69 ans

Chers Cambrioleurs,
Vous n’êtes vraiment pas à la hauteur.
Lors d’une de vos visites, vous avez dédaigné une horloge qui ne fonctionnait pas. C’est elle qu’il fallait emporter en priorité. Elle datait du 17ème siècle et était de très grande valeur.
Comme l’aiguille des minutes manquait, vous avez du penser qu’elle était cassée.
Vous avez aussi négligé 2 fauteuils « empire », cependant plus faciles à transporter que le vaisselier qui a retenu votre attention.
La perte de ce dernier fut plutôt une affaire pour moi puisque je n’y attachais pas de valeur sentimentale particulière et que j’avais acquis ce meuble auprès d’une voisine qui souhaitait s’en défaire. Je l’avais acheté 600F, soit moins de 100€ actuels ; l’assurance me l’a remboursé 13 000F soit presque 2000€.
J’attends donc avec impatience votre prochaine visite, chers cambrioleurs.
Assurément vôtre
Pierre, 92 ans

Prix "Spécial"
Ministère de la justice
Je m’appelle Mr BERTIN Jacques et par ce courrier j’aimerais bien connaître ce que mes enfants ont bien pu dire le jour de mon jugement car je n’étais pas présent ce jour là. Je pense que ma mise sous tutelle ne soit pas la cause de mon AVC qui m’a laissé paralysé du côté gauche car à part cela, j’ai encore toute ma tête. Au bout de dix ans de tutelle, je pense pouvoir gérer mon budget seul n’ayant aucune intention de reprendre de crédits que je ne saurais rembourser.
Jacques, 77 ans

Qui sont les auteurs des "Lettres à" ? Quelles sont le caractéristiques des lettres ?

87 % des auteurs résident en établissement. Les plus de 85 ans représentent 42% des auteurs et parmi eux 19,7% ont plus de 90 ans. Conformément aux données démographiques les auteurs femmes dominent largement (71,5%/18,4%). Près de la moitié des auteurs ont perdu leur conjoint, 14,5% sont mariés,10% sont célibataires.
41% ont exercé des professions intermédiaires et des fonctions d'employés, plus de 12% n’ont pas exercé d’activité professionnelle, les autres catégories étant représentées à part quasiment égal (entre 3% et 5%).

90% des lettres sont des récits simples. Les destinataires se situent dans la sphère familiale ou le cercle relationnel proche (47%).
Il s'agit pour les auteurs de transmettre pour dire son affection (30,1% à des membres de son entourage familial),  de réfléchir (11,5%), c’est la dominante 2010. 
33,7% des lettres se conjuguent au passé et au présent, 23,6% au passé seul et 36,2% au présent seul, le futur étant peu investi ou donne lieu à des souhaits par rapport au passé et/ou au présent.

Parmi les thématiques, la vie familiale arrive en tête.  Il y est fait appel essentiellement au passé (32,6%) mais aussi au présent 24,4%).
L’évocation d’affects est très prégnante cette année, témoignages de reconnaissance et d’affection, évocation de non-dits, confidences, regrets de ne pas avoir été en capacité de dire son amour….
Le plaisir (35,1%) et l'humour sont des tonalités fortes.
Le rapport à la vie, quelle que soit la temporalité, est positif (72,1%).

Retrouvez aussi un interview de Martine Dorange, psychologue FNG, publié à l'occasion des résultats de l'opération 2009, à propos  d'une étude lexicale et sémantique d'un corpus de 303 lettres reçues dans le cadre de "Lettre à" (étude présentée au 19ème Congrès Mondial de Gérontologie de Gériatrie).
Retrouver l'intégralité de cette étude et l'opération "Lettre à" sur le site de la FNG

 

 


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Vos réactions

Jacqueline

12/10/2010 12:10

Comité de sélection


Merci de votre message et de votre lecture attentive nous signalant cette situation exceptionnelle . Comme vous le savez, nous sommes très attachés à l’authenticité de la parole des personnes âgées et les membres du Comité de sélection de la FNG ne connaissaient bien sûr pas ce texte . Ils regrettent donc que son auteur ne leur ai pas signalé qu’il se l’était "approprié", "adoptant " ces mots qui devaient sans doute décrire exactement ce qu’il ressentait . Nous allons le contacter . Pour information, pourriez- vous nous dire qui est le véritable auteur de cette lettre ? Merci de votre participation à Lettre à …. et bonne chance pour la 11ème édition Bien cordialement L’équipe de Lettre à...



Christine

05/10/2010 08:10

Vive la jeunesse


5 résidents de la maison de retraite où je travaille ont participé à l'opération "lettre à" avec tout leur coeur. Leurs textes n'ont pas été sélectionnés mais ils ont pu exprimer ce qui les tenait à coeur. Je ne savais pas que l'on pouvait envoyer des textes qui existaient déjà... Le texte sur "vive la jeunesse" est très connu ! Je ne veux pas faire de polémique mais à l'avenir je pense qu'il serait bon de faire un choix parmi des écrits émanants des personnes âgées elles-mêmes. Merci. Cordialement. Christine Référente animation et vie sociale




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