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La république du « bien vieillir » par Pierre-Henri Tavoillot, philosophe,

Auteur Rédaction

Temps de lecture 6 min

Date de publication 03/08/2011

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Henri Tavoillot est philosophe, maître de conférences à la Sorbonne, président du Collège de Philosophie et membre du Conseil d’Analyse de la Société (organisme présidé par Luc Ferry et relevant Premier Ministre).
Dans le cadre du partenariat qui l’unit à la société Marianne Développement, qui porte le concept des Maisons de Marianne il a rédigé en exclusivité pour cette structure, au printmeps 2011, un texte par le quel il livre ses livre ses convictions sur les conditions du bien vieillir”.

Nos sociétés occidentales « hypermodernes » sont réputées jeunistes et individualistes. D’un côté, elles déploient une hantise apparemment viscérale de la vieillesse ; de l’autre, elles semblent déconstruire tous les liens sociaux et familiaux qui tissaient jadis entre les personnes des rapports de proximité et d’assistance. Or, ce sont ces mêmes sociétés qui vont devoir relever le double défi du vieillissement de la population et de la solidarité intergénérationnelle qu’elle implique. Sont-elles dépourvues de toutes ressources pour y parvenir ?

Nous sommes aujourd’hui dans une période décisive en laquelle les choix qui seront faits — ou non — révéleront le véritable visage de notre société.
Sans doute, la politique d’accompagnement de la vieillesse est-elle un sujet on ne peut plus « consensuel » — personne ne peut sans provocation plaider contre —, mais il convient de voir sur quel type d’application débouche ce consensus au-delà des nobles déclarations d’intention. Et cette question n’a rien d’anodin dans la mesure où elle concerne, au plus profond, le sens de l’existence.

Or, trop souvent, cette dimension existentielle de la politique de la vieillesse est évacuée, soit que l’on se focalise sur les problèmes — bien réels — de financement ; soit que l’on considère que le traitement matériel et médical de la vieillesse est suffisant. C’est oublier que la vieillesse n’est ni un risque ni une maladie ; elle est un élément « incontournable de la condition humaine ». Et à vouloir occulter la dimension existentielle — osons le mot : philosophique — de cette question, on risque fort d’échouer politiquement à orienter et hiérarchiser dans la pratique les voies du « bien vieillir ».

La querelle du vieillissement occidental

C’est là un risque d’autant plus grand que la notion de vieillissement fait aujourd’hui l’objet d’un débat qui voit s’affronter deux grilles d’interprétations.

1) Les dangers du vieillissement Le premier scénario est pessimiste. Il part de données démographiques incontestables.
Ainsi l’âge moyen d’un habitant de l’Union européenne, qui était de 32 ans en 1960, pourrait atteindre 50 ans en 2050. En France, la population des plus de 60 ans est passée de 25,8% (en 1990) à 31,5% en 2010 et sera de 35,6% en 2020.

Une telle évolution peut faire envisager que l’augmentation de l’espérance de vie (heureuse promesse) s’accompagne de lourds handicaps et d’une croissance exponentielle des situations de dépendance lourde. Ce qui aura un impact économique important, notamment sur la dette publique. Ainsi, selon le FMI, la hausse des dépenses liées au vieillissement serait de 3,5% du PIB à l’horizon 2050 ; l’impact net actualisé du vieillissement sur la dette représenterait en 2050, 276 % du PIB, soit 10 fois plus que l’impact de la crise financière (Source : Jacques Attali, Une ambition pour 10 ans, La Documentation française/​XO, 2010, p. 50).

Au-delà de ces effets démographiques et économiques, il y a aussi un effet « moral » que soulevait déjà le célèbre Rapport Laroque de 1962 sur la situation des personnes âgées : « Politiquement et psychologiquement, le vieillissement se traduit par le conservatisme, l’attachement aux habitudes, le défaut de mobilité et l’inadaptation à l’évolution du monde actuel » (p. 249).

2) Nuances et chances du scénario « vieillissement ». Face à ce scénario catastrophe, deux argumentations différentes sont opposées.
La première insiste sur le caractère très relatif et peu rigoureux de la notion de « vieillissement de la population ». Comment ne pas voir que, de nos jours, on est vieux plus tard et jeune plus longtemps ?

C’est ainsi que le démographe Patrick Bourdelais (L’âge de la vieillesse, Odile Jacob, 1993) propose un autre critère plus évolutif pour définir la vieillesse. Il définit ce seuil comme la moyenne pondérée entre deux indicateurs : l’âge auquel il reste dix ans à vivre et l’âge pour lequel la probabilité de survivre 5 ans est identique à celle d’un homme de 65 ans en 1985.

Il apparaît alors qu’entre 1825 et 1985, l’âge d’entrée dans la vieillesse a reculé de treize ans pour les femmes et de six ans pour les hommes.
Avec ce nouvel indicateur, la part des « personnes âgées » dans la population totale n’est pas plus importante aujourd’hui qu’au début de XIXe siècle.

Ajoutons que, parmi les scénarios envisagés, celui d’une augmentation de l’espérance de vie sans handicap ni dépendance est loin d’être irréaliste. Ce que semble confirmer d’ailleurs une durée de la dépendance qui tend à devenir moindre que jadis, même si le nombre de personnes concernées augmente.

Mais la notion de vieillissement de la population est aussi contestable sur le plan « moral » et on aurait tort de l’identifier mécaniquement à l’image de l’amorce d’un « retrait frileux » et d’un triomphe du conservatisme. La vie intellectuelle, touristique, est tractée par les seniors, qui influencent certaines modes et font bouger les choses « comme des jeunes ».
La vieillesse a considérablement changé de structure et de figure dans le contexte de la seconde modernité. Le second type d’argumentation prolonge cette dernière idée en identifiant l’augmentation de la population senior, non comme un frein, mais comme un moteur de la croissance (cf. Romain Geiss, Faire du vieillissement un moteur de la croissance, Note de l’Institut Montaigne, déc. 2007). Elle révèle par ailleurs des solidarités familiales qui, non seulement, n’ont pas cessé, mais semblent s’être amplifiées alors mêmes qu’elles paraissent pourtant moins « obligées et contraintes » que dans la famille traditionnelle.
Chacun de ces deux scénarios comporte bien sûr des éléments convaincants, mais leur confrontation serait vaine si on ne voyait que notre époque a moins été marquée par le vieillissement de la population que par l’apparition d’une pluralité de figures de la vieillesse.

La suite sur le site les « Maisons de Marianne »
- La vieillesse plurielle qui comprend l’âge où l’on est âgé sans être vieux puis l’âge de la vieillesse et enfin, l’âge de la « dépendance » …
- Pour accompagner la nouvelle vieillesse et articuler les différents niveaux de solidarité (familiale, locale, nationale, …), l’auteur définit 10 conditions pour une « cité du bien vieillir » qui succéderait à la cité du « bien grandir » .
Maintenir le lien, garantir l’identité, assurer la sécurité médicale, préserver l’utilité sociale, faciliter le quotidien, autoriser la diversité socio-économique, offrir la possibilité d’élargir ses horizons grâce aux loisirs, à la culture, au contact avec la nature, et espérer, in fine, une « mort chez soi » : tels seraient, sous réserve d’un inventaire plus complet, les dix conditions d’une « république du bien vieillir ».
Bien sûr, chacune de ces conditions peut désigner davantage un horizon à viser qu’un objectif à atteindre, mais en les énonçant on perçoit aussi tout ce qu’une telle « utopie » peut avoir de réaliste.

Découvrir l’article dans son intégralité

Henri Tavoillot est l’auteur notamment de Philosophie des âges de la vie. Pourquoi grandir ? Pourquoi vieillir ? (Hachette, Pluriel, 2008) et de Le développement durable de la personne (La Documentation française, 2007, avec Eric Deschavanne).

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