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Maltraitance et personnes âgées - Mieux connaître la maltraitance

Temps de lecture 12 min

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Mieux connaître la maltraitance

Le phénomène de la maltraitance, probablement vieux comme le monde, apparaît plus clairement depuis quelques décennies. Il s’exerce essentiellement sur des personnes vulnérables et faibles : enfants, femmes, vieillards… Chez les personnes âgées, cette réalité douloureuse et regrettable demeure cachée et très mal connue pour de nombreuses raisons car elle intervient dans le contexte du vieillissement très généralement incompris par une société où le jeunisme domine.

Nous sommes deux médecins André Boiffin, gérontopsychiatre, et Hervé Beck, gériatre, avec l’expérience d’un travail comme bénévoles à Alma Paris [l’Alma a fusionné avec Habéo, pour former la Fédération nationale de lutte contre la maltraitance 3977]. Nous souhaitons éclairer les questions que pose la maltraitance en abordant quatre problèmes.

Maltraitance et souffrance — Ressemblances et dissemblances

Maltraitance et souffrance sont deux réalités humaines malheureuses, assez étroitement imbriquées. Il importe donc de les préciser l’une par rapport à l’autre.

Pour cela, il est nécessaire de partir des besoins fondamentaux de tout être humain. Ils s’étagent sur plusieurs niveaux :

- étage physique ou corporel, immédiatement perceptible ;
- étage psychique ou mental, beaucoup plus complexe, où s’intriquent, d’une part, les exigences du fonctionnement psychologique interne de la personne et, d’autre part, les relations se nouant avec l’entourage ;
- étage social où se réalisent les aspirations sociales du sujet.

Il convient de préciser que chacun de ces niveaux de fonctionnement de la personne interfère avec les autres. Le bien-être, certes relatif, de tout un chacun demande une satisfaction suffisante de l’ensemble de ces besoins.

Les souffrances

Si cette satisfaction n’est pas obtenue ou est refusée, il s’ensuivra, à un degré variable, un mal-être et une souffrance qui pourront fort bien retentir sur tous les autres niveaux.

Une souffrance est donc souvent complexe avec une intrication de divers facteurs. Il est possible de distinguer plusieurs types de souffrances :

- des souffrances personnelles : maladies ou handicaps d’origine physique ou mentale, misère, logement inadapté, défaillances de l’entourage relationnel…
- des souffrances liées à l’institution : rigidité d’application des règlements ou des lois, défaillances organisationnelles de structures telles qu’une maison de retraite, un service de soins à domicile… Dans ces deux cas, les souffrances sont souvent vécues comme des maltraitances, mais aucun agresseur ne peut clairement être identifié.

Les maltraitances

La maltraitance est certes souffrance, mais occasionnée par l’action ou l’inaction d’une personne. La définition retenue par le Conseil de l’Europe en 1987 peut être rappelée : « La violence se caractérise par tout acte ou omission commis par une personne, s’il porte atteinte à la vie, à l’intégrité corporelle ou psychique, à la liberté d’une autre personne ou compromet gravement le développement de sa personnalité et/​ou nuit à sa sécurité financière ».

Bien sûr, comme toute souffrance, une maltraitance (assez souvent complexe et associant plusieurs types) retentira à différents niveaux de fonctionnement sur la victime.

Les spécificités du grand vieillard et leurs conséquences sur l’appréhension d’une maltraitance supposée

Comprendre la réalité du vieillir est nécessaire pour appréhender ce qui peut être une souffrance et / ou une maltraitance chez une personne âgée.

L’avancée en âge entraîne des modifications importantes, à un rythme variable selon les individus. Elle touche le physique, le psychique et le social. Le méconnaître risque d’induire des jugements décalés, voire complètement erronés dans des situations bien réelles.

Le vieillissement entraîne une diminution des capacités physiques et mentales et, simultanément, l’âgé doit s’adapter, avec les moyens qui sont les siens, à des situations évolutives.

Involution et évolution coexistent donc et cela jusqu’au terme de l’existence. La dimension involutive du vieillir et les maladies associées conduisent à une vulnérabilité et à une dépendance physique pouvant aller jusqu’à la nécessité d’une aide aux gestes quotidiens les plus élémentaires, et surtout, à une dépendance affective vis-à-vis des proches, entraînant nombre de comportements difficiles à gérer.

Ce chemin du vieillir est suivi de manière plus ou moins heureuse ou malheureuse et peut alors entraîner des souffrances.

A coté de ce vécu du vieillard, il convient d’examiner celui de l’entourage familial, en règle générale plus jeune, qui souffre de ce qu’il perçoit comme une dégradation de l’image de l’ancêtre. En général, il va lui offrir son aide.

L’interaction relationnelle entre l’aidant (souvent une personne de la famille ) et l’aidé âgé devient alors le support du cadre de vie de cet âgé. L’un et l’autre sont en effet mus par leurs attentes réciproques (le vieillard par ses besoins affectifs, l’aidant par son besoin de prendre soin découlant de son altruisme).

Or, ces attentes vont souvent être déçues, à plus ou moins long terme, du fait des dégradations involutives du vieillard et de la fatigue de l’aidant tiraillé entre son désir de bien faire et son incompétence face à certaines situations.

De possibles dérapages peuvent aller jusqu’à la maltraitance des deux côtés. Une telle occurrence n’est pas rare dans des relations d’aide au long cours de vieillards, du fait de maladies évolutives, en particulier de la maladie d’Alzheimer.

Tout ce que nous venons de dire s’adapte aussi aux professionnels travaillant auprès des personnes âgées. Certes, le professionnalisme peut et devrait protéger contre de tels dérapages.

Mais l’importance de la relation humaine dans un tel travail peut submerger le savoir technique acquis et entraîner vers des conduites maltraitantes. Le professionnel n’est pas un technicien désincarné. Ce risque impose donc aux professions considérées de prendre les mesures de prévention nécessaires.

Enfin, certaines maltraitances peuvent être liées aux personnalités en présence. Malheureusement l’ignorance, la bêtise, la cupidité, voire la méchanceté se rencontrent dans l’humanité.

La non-visibilité du phénomène maltraitance. Pourquoi ?

La maltraitance des personnes âgées, déjà présente dans les ouvrages de grands auteurs (Balzac, Zola..) est aujourd’hui reconnue. Elle fut dernièrement encore mise en évidence lors d’interviews de personnes âgées en situation de dépendance. Pourtant ces personnes agées ne s’étaient jamais plaintes et l’entourage ne semblait pas avoir pris conscience de leur souffrance. Le rapport du nombre de victimes reconnues par une antenne d’écoute à celui des souffrances et des maltraitances estimé dans la population générale est très faible et semble inférieur à 1/1000.

Comment comprendre la non dénonciation de tels faits, tant par les personnes âgées maltraitées elles-mêmes que par leur entourage ?

Quelques réponses peuvent être proposées :

1- la banalisation : « c’est comme ça et ça ne peut pas être autrement ». La victime estime que la situation de dépendance l’oblige à se contenter de ce que l’on peut lui donner. Rien ne peut changer lorsque l’on est devenu dépendant des autres.

2- la dénégation de la plainte, renvoyée comme illégitime : « vous vous plaignez de quoi au juste ? » . En fait, la victime ou la famille n’est pas écoutée ou bien elles ont le sentiment de n’avoir aucune prise sur la situation et constatent leur impuissance devant des comportements injustifiés. Il ne reste plus qu’à se taire.

3- le déni de la douleur morale qui est exprimée par des douleurs physiques variables ou un état de mal-être qui apparaît sous forme de troubles digestifs, d’insomnie, de fatigue…, sans cause décelable. La reconnaissance de ces faits ne peut être appréciée qu’après une écoute attentive.

4‑la peur de représailles (« Ils en seraient capables ! »)

5- la difficulté de faire un signalement aux autorités administratives ou médico-sociales (direction de l’institution, DGAS, police, justice…), surtout lorsqu’il ne s’agit pas d’actes délictuels assez évidents, mais de plaintes pour atteintes à la dignité et aux droits des personnes. On se dit : Cela suffit-il pour valider une plainte ?“

6- le retentissement émotionnel sur les victimes et leur entourage. La violence des sentiments sous-tendant les faits de maltraitance est importante. Que ce soit les acteurs, les témoins, ou les professionnels, le phénomène de la maltraitance peut en effet générer une véritable sidération et entraîner fuite ou impossibilité de prendre le recul nécessaire pour apprécier la réalité et prendre des mesures adaptées. Cette sidération peut aussi aller jusqu’au déni des faits. La maltraitance est donc un phénomène caché, honteux, tabou. Cette caractéristique colle à tous ceux qui la vivent ou l’approchent. Elle colle aussi à notre fonctionnement social qui peine à l’appréhender de manière adaptée. A ce niveau, on pourrait proposer une éducation-sensibilisation des témoins et proches, et surtout des professionnels travaillant pour des personnes âgées vulnérables.

Centres d’écoute ALMA

[vous pouvez maintenant contacter à la place le 3977, la fédération nationale de lutte contre la maltraitance]

Le fonctionnement d’un centre départemental Alma repose sur l’écoute téléphonique anonyme et bénévole d’appelants interpellés, d’une manière ou d’une autre, par des faits ressentis comme illégitimes et regrettables pour des personnes âgées.Cette écoute, assurée lors de permanences par deux écoutants ayant reçu au préalable une formation, est reprise dans un deuxième temps, parfois fort prolongé si l’appelant le permet, par une équipe de référents ou conseillers disposant d’une expérience pluridisciplinaire sanitaire, sociale et juridique.Le temps de travail sur un dossier permet de mieux cerner une situation.

Il s’agit, tout d’abord, de différencier la maltraitance (avec un agresseur identifié) de la souffrance due soit à une situation personnelle ( handicap, conditions de vie difficiles, maladie mentale, …) soit à une situation structurelle ( défaut organisationnel d’une institution, rigidité d’un cadre législatif ou réglementaire ).

Cette expertise du signalement par le référent du dossier, d’une part, et l’écoute des besoins et des attentes de l’appelant, d’autre part, conduisent à des conseils et une possible orientation (quand cela est nécessaire) vers des services adaptés à répondre ( services sociaux, sanitaires, juridiques, administratifs,…)

Alma ne juge pas.

Alma propose mais ne se substitue jamais à l’appelant pour intervenir directement. Chaque appelant reste maître de ses choix et décisions. Quand l’équipe juge devoir joindre la victime présumée ou son entourage, son anonymat ne peut être levé qu’avec son accord

Y a‑t-il une réponse possible à la maltraitance ?

La complexité du phénomène maltraitance et le trouble qu’il entraîne chez ceux qui l’approchent expliquent la prudence, l’humilité et le professionnalisme dont on doit faire preuve.

Conditions préalables à une intervention adaptée

Prudence et humilité : on ne peut traiter une telle réalité sans être impliqué, mais ill faut aussi disposer de la capacité à prendre un certain recul vis-à-vis de la brutalité de certains faits.

Professionnalisme : les différentes formes de la maltraitance appellent des connaissances multiples d’ordre sanitaire, social, juridique, un fonctionnement coordonné en équipe et la constitution de réseaux sur lesquels une réponse pourra s’élaborer.

L’écoute attentive, ouverte et prolongée, si possible des victimes, de l’entourage et des témoins, est première et fondamentale. Cette écoute permet :
- de cerner, plus ou moins facilement, les contours d’une situation donnée ;
- de confirmer le caractère vraisemblable de la maltraitance ;
- de préciser les caractéristiques des protagonistes et leur relation.
C’est seulement après un temps d’étude, parfois long, que pourront être envisagés avec prudence les interventions des services habilités : instances sanitaires, sociales, juridiques, police… Il faut savoir que toute situation humaine, même malheureuse, même de maltraitance, est la résultante de plusieurs facteurs. Modifier l’un d’entre eux peut entraîner une amélioration ou une aggravation et demande donc évaluation. La pratique gérontologique a appris cette règle de prudence à tous les professionnels. Telles sont les conditions à remplir pour qu’une réponse adaptée puisse être apportée à une situation de maltraitance.

L’écoute Alma Paris, menée avec rigueur et avec le respect du strict anonymat, montre :
- qu’un succès (arrêt de la maltraitance) ou une amélioration (allègement de la situation ) peut être obtenu dans environ la moitié des appels relevant d’une réelle maltraitance. Ce n’est pas négligeable !
- que plus de la moitié des cas relevant d’une réelle maltraitance ne peuvent être résolus car ils sont liés à des situations familiales ou à des liens pathologiques tels que les victimes ne peuvent ou ne veulent souhaiter un changement. L’ensemble de la situation ne peut alors être modifié.
- que certains appels ne peuvent être suffisamment documentés et demeurent indéterminés.
Le nombre d’appels concernant une éventuelle maltraitance semble très faible par rapport à la totalité présumée du phénomène. On doit donc mettre en pratique de manière bien plus affirmée des mesures de prévention concernant tout spécialement les personnels susceptibles d’intervenir auprès des personnes âgées et leurs aidants naturels. Ceci demandera un effort important de notre société peu portée à établir des rapports avec ses aînés et donc à s’investir dans cette tâche.

Mesures préventives

Les mesures préventives ont pour objectifs :

  • d’empêcher un événement de se produire. Il en est ainsi de la prévention primaire : vaccination contre la grippe, mesures de prévention des chutes à domicile, sauvegarde de justice… Elles relèvent de bonnes pratiques reconnues pour leur intérêt et recommandées après une évaluation gérontologique approfondie de la personne âgée (même en bonne santé apparente) et de son environnement.
  • d’empêcher les récidives. Il s’agit alors d’une prévention secondaire qui s’applique pleinement aux situations de dépendance des personnes âgées devenues plus vulnérables.
Importance des bilans gérontologiques

L’objectif essentiel à considérer est la prise en soin d’une personne en situation de dépendance physique et/​ou affective. Toute action doit être précédée d’une évaluation qui porte sur :

- ses besoins en fonction de ses handicaps, de son entourage et de ses conditions de vie. Ces besoins obéissent à des règles établies par des professionnels selon des grilles ( AGGIR, APA…).
- ses attentes, ce qui est plus difficile. Les attentes d’une personne âgée sont ce qui la sépare de l’avenir, mais à partir d’un présent ressenti douloureusement, en raison d’obstacles de diverses natures s’opposant à ses projets.

Le savoir-faire

Le « comment répondre à ces attentes ? » doit alors considérer chaque individu comme unique et comparable à nul autre. En conséquence, l’action sera orientée par une analyse préalable des conditions à remplir pour améliorer la situation présente.

L’inventaire des faits favorisera la perception fine de chaque situation. Elle est importante pour l’orientation des mesures à proposer. Cette façon d’agir nécessite un investissement subjectif des intervenants et le développement des valeurs personnelles (savoir-faire et savoir être), acquises seulement par l’expérience.

Tous ceux qui prennent soin d’une personne en situation de dépendance font appel à un savoir qui doit être suffisamment étendu pour comprendre une majorité de situations rencontrées, et reconnaissent aussi leurs limites. Ils doivent avoir pris conscience de la valeur toute particulière d’un travail indispensable concernant une personne devenue dépendante et, plus encore, lorsqu’elle est incapable de le demander par elle-même. Enfin ils doivent comprendre l’intérêt du travail en équipe avec des intervenants spécialisés dans plusieurs disciplines afin de répondre aux nombreux objectifs d’aide et/​ou de soin chez la même personne devenue de plus en plus dépendante.

Le soulagement ou l’arrêt d’une maltraitance est donc possible. Ceux qui souffrent ont donc intérêt à joindre le 3977, numéro d’appel national contre la maltraitance.

Docteurs André Boiffin et Hervé Beck, Bénévoles à Alma Paris
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